Le préjudice moral que Herval Abreu a causé dans ma vie est profond.

Le préjudice moral que Herval Abreu a causé dans ma vie est profond.

Être artiste, actrice, dans un environnement professionnel extrêmement compétitif est une « tâche ardue, difficile, une lutte constante ». Ma référence à Virginia Woolf est lié à ça. À la question de se faire un chemin dans un monde aussi abstrait et subjectif que le théâtre et dans un autre moins subjectif mais plus compétitif comme la télévision. Les insécurités sont nombreuses car on dépend – ou du moins c’est ce qui se passe – du regard des autres, de la décision des autres sur ce que l’on projette en tant que personne et en tant que professionnel. Dans le jeu de subjectivités, parfois vous perdez et parfois vous gagnez. C’est cela qui arrive, par exemple, dans les auditions pour le théâtre ou dans les castings pour la télévision et le cinéma. On aspire plus que tout au monde réussir, surtout si l’on se connecte profondément avec la proposition du personnage. Et tout se joue en un instant !

Ma rencontre avec Herval Abreu, directeur de téléseries au Chili, a lieu à un moment extrêmement décisif de ma vie professionnelle. Alors que j’étais encore à l’école de théâtre, j’avais réussi à me positionner professionnellement en tant que comédienne, en obtenant la reconnaissance du public et de la critique lors du 4ème Festival de Dramaturgie chilienne. J’avais réussi à avoir le premier rôle de la pièce dans un processus normal de sélection : audition, puis répétitions et présentation au public. Cet événement m’a énormément aidé à grandir, à surmonter mes peurs et mes insécurités en tant qu’actrice sur la scène et hors la scène. En même temps, cela a créé beaucoup de confusion, depuis le premier jour de répétition j’ai été harcelée par le directeur de la pièce. Dans ma vie, ce n’était pas la première fois que j’étais harcelé, alors j’ai fait comme quand j’étais petite, je me suis tue. Ce qui m’a aidé à surmonter cela, c’est que j’avais obtenu le rôle, je travaillais sur ce que j’aime le plus, j’ai donc pu dépasser les moments de confusion que je traversais. La reconnaissance publique m’a aidé à continuer et à suivre mon chemin car j’étais sur la bonne voie.

Quelques mois plus tard, à partir de cette expérience, M. Abreu m’a contacté et m’a proposé un rendez-vous sur le site de la chaîne de télévision où il travaille sur sa prochaine production. Lors de notre rencontre (voir le témoignage du magazine El Sabado du journal chilien El Mercurio), je me suis sentie extrêmement autonome et sûre de moi. Je suis allée en sachant que j’étais désireuse de faire de la télévision, mais en respectant l’année de sortie de l’école. Après notre rendez-vous professionnel, le même soir, il m’emmène dans un motel et me viole, comme je l’ai déjà raconté. L’effet de cette expérience est que je me suis perdue. Toutes les choses qui ont commencé à se produire dans ma vie concernant le travail étaient extrêmement déroutantes. Lorsque, des semaines plus tard, la production m’a appelé pour le casting, je me suis sentie humilié, je ne savais pas où me situer, comment faire, l’homme qui m’avait violée il y a quelques semaines ne m’a plus reconnu, m’a ignoré, a prétendu que rien ne s’était passé. À cause de ce manque de reconnaissance, à cause de ce déni, je me suis senti niée. Je ne me sentais pas comme une actrice, j’étais comme dans une réalité parallèle. Tout ce j’avais accompli jusque là pendant mes années d’école de théâtre et qui commençait à germer est mort à ce moment-là. J’avais apprivoisé le sentiment d’être influencée par les hommes, je me détestais profondément. Il m’a fallu plus de 2 ans pour gagner confiance dans mon travail, dans comment je me projetais en tant qu’actrice, et en moins de 3 mois, tout s’est effondré.

Je détestais mon corps. J’étais déjà timide, mais maintenant j’allais plus loin vers mon intérieur, je n’avais plus envie de rien. La seule chose qui m’a sauvé était de vouloir jouer, et je l’ai fait mais en silence. Je partageais à peine avec mes camarades de classe, je voulais passer inaperçue, je voulais rester dans l’ombre, disparaître.

J’ai commencé à dissocier mon corps de mon esprit, c’est grave et invalidant chez une comédienne et cela a produit des effets évidents dans mon travail. Je ne comprenais pas bien ce qui m’arrivais, je pensais que j’avais des problèmes mentaux, que j’étais en train de faire une dépression. Mais comme personne n’était au courant de ce qui m’était arrivé à chaque fois que j’étais harcelée et l’expérience terrifiante avec M. Abreu, alors j’ai caché tout ce que je pouvais le mal que je ressentais bouillir en moi. Mais je n’étais pas consciente d’où venais ce mal-être, je pensais que c’était juste moi et la folie de l’artiste. Et j’ai réussi à prendre de l’avance, j’ai eu une des deux meilleures notes de l’examen de fin d’études de l’école de théâtre avec les félicitations du jury. Cette reconnaissance a de nouveau été une surprise, le personnage que j’avais ne disait pas un mot pendant toute la représentation, j’avais juste un monologue à la fin. Je pensais ça allait être nul, que j’allais échouer, mais encore une fois mon talent et mon sérieux en tant qu’actrice ont été confirmés. Dans ce contexte, j’ai été appelée à un casting que j’ai réussi pour la chaîne de télévision Nationale (TVN).

J’ai travaillé huit mois dans la série télévisée Aquelarre. Tout au long du tournage, je me suis demandée si ma place était là. J’ai souffert à chaque scène où je devais montrer mon corps, une fois j’ai même eu une crise d’urticaire, tout mon corps était rouge. Je ne comprenais pas pourquoi, si la seule chose que je voulais était de jouer et que j’étais censée d’en profiter. En fait, toute référence à mon corps, je ne l’acceptais pas et j’avais des réactions qui mêlaient la colère et le silence.

Je voulais partir loin, être dans un endroit où personne ne me reconnaîtrait, où personne ne découvrirait mon histoire. La réalisatrice de la série télévisée, m’a confirmé qu’elle ne renouvelait pas mon contrat. J’étais terrifiée à l’idée de passer par un casting, je ne pouvais pas le concevoir, je n’étais plus prête à prendre le risque. Mais le risque de quoi? Mes idées n’étaient pas claires, je ne pouvais pas expliquer ce qui m’arrivait, tout était très confus. C’est ainsi qu’à la fin du tournage de la série, j’ai décidé de partir un moment à l’étranger.

La première chose qui a attiré mon attention quand je suis arrivée en France était la liberté avec laquelle les femmes s’habillaient. Elles pouvaient marcher dans la rue avec des décolletés et des minijupes et aucun homme ne les dérangeaient. Dans ce contexte, j’ai été complètement séduite par les pays européens que j’ai visité. Je voulais rester ici, je me sentais libre. J’ai rencontré mon mari actuel et puis je suis venu vivre en France. J’ai travaillé pour payer mes études, j’étais financièrement indépendante et, quand j’ai appris la langue, j’ai essayé de reprendre le théâtre, mais je n’ai pas pu, quelque chose en moi m’a fait le détester. Quelque chose en moi me faisait me sentir sale, petite, bâtarde, abjecte. J’ai commencé à avoir des crises de panique, j’ai commencé à abuser verbalement de mon partenaire, j’ai commencé à boire, j’ai traversé une période d’autodestruction avec de l’alcool. Je n’ai jamais compris pourquoi. J’étais à l’étranger, mais je voulais être au Chili. Je voulais recommencer à jouer, j’en avais besoin, mais je ne pouvais pas exprimer mon mal-être. Tout était silence en moi.

Mon souhait était tellement grand de revenir à la scène et j’étais tellement perdue qu’entre 2002 et 2004 (je ne me souviens pas exactement de l’année), je me suis séparé de mon partenaire en France et je suis retournée au Chili. M. Abreu était directeur de séries dramatiques à la chaîne TV13. Je suis allée le voir avec l’espoir qu’il se souviendrait de moi, je voulais lui demander du travail. Je pense que de façon inconsciente, je voulais réparer quelque chose.

Je lui demande un rendez-vous, je viens et il y a une actrice dans le hall devant le bureau du directeur, qui devant sa secrétaire et d’autres personnes, dit : « pour travailler avec M. Abreu il faut juste lui faire une pipe et ça y est ! Tu as un rôle. »

Cette phrase, juste avant d’aller le voir m’a détruite, en moins d’une seconde j’ai réalisé que ce qui m’était arrivée avait été voulu, j’avais été un objet pour cet homme. Il m’avait dénigrée, m’avait refusé la possibilité d’exister en tant qu’actrice. Il avait eu son plaisir éphémère à travers mon corps et cela m’avait brisé à l’intérieur, en tant que professionnelle, en tant que personne. Une fois devant lui à son bureau, je n’ai aucun souvenir de ce que j’ai dit, je pense que je l’ai regardé et je suis restée silencieuse, j’ai peut-être dit : « Ça va ? »

Je lui ai dit que j’étais à l’étranger et je suis partie. À ce jour, je ne me souviens pas bien de notre conversation, j’étais sous le choc. Mais je me souviens d’avoir eu le sentiment d’être la femme la plus stupide du monde, l’idiote d’occasion, que tout le monde peut maltraiter, j’avais envie de me déshabiller dans la rue et de crier: Allez, me voici, faites ce que vous voulez, je ne suis personne, je n’existe pas !

Comédienne et médiatrice culturelle, 43 ans ( 21 ans au moment des faits).


On veut y croire !

Parce que la société nous a formaté
Parce que le schéma du couple l’a décidé
Parce qu’à la télé c’est encensé
On veut y croire !

Parce que Disney l’a valorisé
Parce que les hommes sont toujours pardonnés
Parce que la famille est paternalisée
On veut y croire !

Même si nos droits sont bafoués
Même si nos cœurs sont brisés
Même si le masque est tombé
On veut y croire !

Même si la confiance est brisée
Même si ton corps est dépersonnifié
Même si la douleur s’est généralisée
On veut y croire !

Les caresses, le sexe, et l’amour
Séquestrations il y aura toujours
Et des abus de tout ton être
Mais il ne faut rien laisser paraitre

Ce n’est pas qu’un bruit qui court
C’est ton copain qui te laboure
Comparée à une bagnole
C’est ton copain qui te viole

Coincée entre cette porte et lui
Entre l’amour et le déni
Un adultère
Il sait y faire

Et par derrière
Sans ton avis
Sans préliminaires
Mais toi tu souris

L’amour propre
N’est pas très loin
Referme la porte
Tout ira mieux demain…

A tous ceux que j’ai aimé
Et qui en ont abusé
Parce qu’on a le choix
Mais aussi des droits
Maintenant j’en suis sortie
Et la vie me sourit

Éducatrice spécialisée, 31 ans.


L’espace public n’appartient pas aux femmes.

L’espace public n’appartient pas aux femmes.

J’aimerais écrire sur des sujets légers, rigolos. Participer à rendre les gens plus heureux. Et parler de sujets qui ne fâchent pas car ce serait plus simple. Je n’aime pas trop le conflit. Et comme tout le monde j’aime bien me marrer.

Mais voilà, comment on fait pour parler sujets rigolos quand on se fait siffler dans la rue, quand on vous crache des mots très, très crades? Quand parfois on marche de nuit (19h portant) pendant 30 min en croisant seulement des hommes en groupe? Et bien, on fait semblant d’admirer le ciel, un bâtiment, de regarder son portable et surtout de ne jamais croiser leur regard. Car on n’est pas Despentes (qui a bien le droit de penser ce qu’elle veut et d’agir en conséquence, là n’est pas la question), on n’est pas prête à ce qu’un truc nous arrive. Car on le sait qu’on ne s’en remettrait pas. Rien qu’un sifflement nous est insupportable. Je suis un être humain à part entière et je veux l’ÉGALITÉ TOTALE. JE VEUX ME PROMENER TARD LE SOIR, UN COUP DANS LE NEZ CAR J’AI TRINQUÉ AVEC DES CO-PAINS-PINES SANS ME SOUCIER DE COMMENT JE VAIS RENTRER. NE PAS AVOIR PEUR DES PAS DERRIÈRE SOI, NE PAS SURSAUTER, SE FAIRE DES FILMS. AVOIR L’ESPRIT EN PAIX COMME UN HOMME, SE MOUVOIR COMME UN HOMME, ÊTRE TOTALEMENT LIBRE. Je les envie un peu ces hommes. Car même s’ils subissent des discriminations classistes, racistes ou liées à leur orientation sexuelle, même s’ils ne correspondent pas à ce que la norme attend, s’ils sont petits et gringalets, la rue leur appartient. ON VEUT AUSSI QUE LA RUE NOUS APPARTIENNE. SANS AVOIR À LE RÉCLAMER. Et c’est pour ça que je refuse que mon copain m’accompagne partout, que je sors quand même, que je tiens à vivre ma vie normalement.

Alors on met en place un tas de petites stratégies personnelles. Toujours avoir un livre sur soi dans les transports pour plonger le nez dedans (bon, on aime vraiment lire aussi hein), vérifier qu’on n’est pas la seule femme dans le wagon, changer de trottoir au besoin. Avoir l’air fâchée, froncer les sourcils (Je ne sais pas si ça marche, j’ai l’impression que oui. Surtout ne pas donner l’impression qu’on peut discuter avec moi).

Et encore là c’est l’hiver et je sens une différence. C’est plus facile de passer incognito avec mon gros manteau long plutôt qu’en robe d’été.

En fait ce qui est terrible c’est que les hommes dans la rue, particulièrement le soir, particulièrement en groupe, se transforment en masse informe menaçante. Je le sais pourtant que parmi il y a des gars adorables, progressistes, sûrement même des féministes. Mais dans la ruelle vide où il n’y a qu’eux et moi, je n’ai qu’une hâte c’est de retrouver une rue plus achalandée. Et ça m’énerve que des hommes profondément sympathiques se retrouvent, de par cette situation, dans le bloc des pas qui retentissent derrière moi.

Le pire, je crois, c’est quand je vais chez mes parents par le train de banlieue. Le pire c’est le train semi-direct. 1h coincée avec toutes sortes de personnes pas toujours nettes. Attendre avec impatience d’arriver. Mais une fois à la gare ce n’est pas mieux. Vous avez remarqué vous que souvent les places autour des gares peuvent être très glauques? (On n’est pas ici dans un problème uniquement français, j’ai observé la même chose en Suisse et en Belgique, sûrement une histoire de lieu de transit avec toutes sortes de passages mais bref, passons). Donc une fois à la gare il faut attendre le bus dans un lieu hostile. Bah oui, pour moi, si dans un espace public il y a peu de femmes, l’endroit ne devient pas très accueillant pour moi. Donc entre le train et le bus, ça fait en moyenne 1h30 de sentiments un peu (parfois très) stressants. ET BAH ENCORE UNE FOIS, IL NE DEVRAIT PAS Y AVOIR DE STRESS. C’est pour ça que je refuse parfois d’être accompagnée, que je continue à me déplacer normalement. N’empêche que ce n’est pas toujours agréable.

Et si je fantasme tout ça pourquoi est-ce quand je rentre seule, tard, mes copines et sœurs me demandent de les prévenir que je suis bien rentrée? Je ne traverse pas une zone de guerre que je sache. Je me déplace dans un pays occidental. Et ce qui est frappant c’est que jamais un ami ne m’a demandé la même chose. Ce sont systématiquement les femmes. Par ce qu’elles savent, qu’elles se doutent, qu’elles anticipent. Sinon pourquoi elles demanderaient ça uniquement quand on rentre seule?

Et bien ça ne devrait pas être le cas. Nous sommes au XXIe siècle. NOUS DEVRIONS AVOIR UNE LIBERTÉ D’ACTION TOTALE.

C’est très bien les cours d’autodéfense mais ce n’est pas normal de devoir y avoir recours. Ce n’est pas normal d’avoir comme certaines dans leur sac une bombe laccrimo (je ne leur jette pas la pierre, pas du tout), de réfléchir à la manière dont on se vêtit. CAR LES HOMMES NE FONT PAS ÇA, N’ONT PAS À RÉFLÉCHIR À ÇA ET PIRE CERTAINS N’ONT AUCUNE CONSCIENCE DE TOUT ÇA. Quand tu leur en parles certains disent Ah bon? Tu es sûre?

Il y a aussi les filles qui nient. Qui se moquent de leur copine qui s’est fait mettre une main aux fesses. Qui disent Bah moi ça m’est jamais arrivé. Vraiment? Alors il sort d’où ce chiffre du Haut conseil à l’égalité entre les hommes et les femmes : « 100% des femmes ont déjà été harcelées dans les transports parisiens »? http://tempsreel.nouvelobs.com/societe/20150416.AFP5092/100-des-femmes-ont-deja-ete-harcelees-dans-les-transports-parisiens.html

À mon avis on peut étendre ce chiffre en dehors de Paris et à tous les lieux publics. Mais revenons à nos moutons, pourquoi certaines filles nient cela et pire nient l’expérience de leurs copines? Est-ce pour ne pas se retrouver assimilée à une victime (ce qui n’est jamais agréable)? Évidemment ce n’est jamais agréable. On préfère se sentir en contrôle de sa vie. Parce que le féminisme reste un gros mot? Que personne ne veut être associée à des geignardes-jamais-contentes (comme si les féministes étaient comme ça en plus, pfff)?

Dans tous les cas on ne devrait pas avoir parfois peur dans la rue. Pour ceux qui ne comprennent pas : imaginez si vous étiez le seul homme dehors tard le soir. Que partout il n’y avait que des femmes. Cela ne serait en rien menaçant. Mais ce serait un peu bizarre non? Des femmes en groupes ou seules, des cafés uniquement remplis de femmes (oui, je vois déjà les petits malins qui me diraient que ce serait chouette). C’est quand même plus sympa quand TOUT LE MONDE est représenté dans la rue. Alors voilà, moi je rêve d’un monde totalement égalitaire (sortez les violons) et par pitié même si un soir vous êtes un peu bourré, pas tout à fait en contrôle (même si ce n’est pas une excuse), LAISSEZ-NOUS TRANQUILLES. C’est tout. Nous sommes vos égales. Point final.

N.B : Je note quand même que je n’ai pas eu la même expérience dans d’autres lieux où j’ai vécu. La première fois où ça m’a frappée c’était à Glasgow, j’avais 21 ans et pour la première fois j’ai connu la liberté totale. C’était grisant. Ça a continué à Montréal, ah la joie de rentrer seule à 2h du matin en totale confiance. Cela c’est poursuivi en Nouvelle-Zélande quand je marchais seule à 6h du matin pour rejoindre le café où j’étais serveuse. Je ne dis pas que cela n’arrive jamais à d’autres femmes, juste je ressentais une atmosphère détendue. Changement d’atmosphère quand j’ai habité à Bruxelles (ville que j’adore et où globalement ça allait) ou en France (que ce soit en zone rurale ou urbaine d’ailleurs). Le pire, et de loin, ça a été en France (pays que j’aime bien pourtant) mais c’est aussi là où j’ai passé le plus de temps. Je ne me souviens plus de Genève.

Loin de moi l’idée de vouloir en tirer de grandes conclusions et de faire des pays anglo-saxons des paradis pour les femmes. Et à contrario des pays francophones des lieux hostiles. Ce serait trop simple. Je n’ai pas d’explication.

N’empêche que si un jour j’ai une fille, je ne veux pas qu’elle connaisse tout ça. Ça me paraît logique de choisir un lieu selon ces critères (même si ce lieu peut apporter d’autres désagrément, comme le rappel qu’on est étranger mais bref). Qu’elle puisse être libre, tout simplement. Un être humain à part entière.

Guide-conférencière, 34 ans (30 ans au moment des faits).


Je suis le genre de personne engagée.

Je suis le genre de personne engagée, militante, notamment pour les droits des femmes. Je suis beaucoup l’actualité et notamment celle du collectif « Nous toutes ». Comme beaucoup d’entre vous j’ai été victime de harcèlement sexuel avant que ça s’appelle comme ça. Bien sûr il faut prendre conscience de l’importance de mettre des mots sur des actes.
Plus jeune, je me souviens avoir été flattée qu’on me siffle ou qu’on me dise que j’étais « bonne ». Je n’ai pas été éduquée aux relations filles/garçons et à la protection de soi. J’ai été éduquée pour me protéger des gens bizarres, des gens dont on se méfie car potentiellement ils peuvent nous faire du mal. La réalité en est tout autre. C’est en tolérant les actes, les gestes et les paroles des gens dont nous sommes proches que nous nous perdons.
Pour moi ça a commencé par le fait d’accepter d’être identifiée par rapport à mon corps, j’étais « machine aux gros seins », pour tout le monde. Mes potes comme les étrangers. À partir de là, j’ai considéré que mon identité était celle-là : blonde, yeux bleus, forte poitrine. De ce que j’entendais des clichés de beauté, je rentrais, sans le vouloir, dans pas mal de fantasmes. Je me suis donc construite uniquement par le prisme de mon corps. Revendiquant mon physique comme l’atout numéro un de ma personnalité. Pensant, à tort que ma seule chance d’être aimée en retour par un homme serait pour cette raison. Évidemment ce raisonnement ne fonctionne pas, puisqu’il n’est pas basé sur l’esprit. Je n’arrivais donc pas à me faire aimer mais juste à me faire baiser. Toujours dans l’attente d’un petit dej’ le lendemain qui n’est jamais arrivé. Ce manque de considération de moi même m’a fortement détruit.
Et puis le temps a fait que j’ai compris certaines blessures. Le temps a fait que la culpabilité de se sentir comme une « Marie couche toi là » qui ne sera jamais appréciée pour plus que pour son physique est partie. Le temps a fait que j’ai rencontré des personnes qui m’ont aidé de différentes façons. À commencer par D. le premier homme de ma vie qui, au moment d’éjaculer n’a pas réussi et m’a confié que c’est parce que je l’intimidais. Bien sûr j’avais déjà été confronté à des pannes d’érections. Mais mes partenaires m’avaient toujours fait sentir que c’était en quelque sorte ma faute, je ne devais pas être assez bien pour eux.
Voilà ce que je ressentais en permanence, ce sentiment d’infériorité.
Je pensais que tout cela était derrière moi maintenant, j’ai réussi à me construire réellement et pleinement grâce à mon entourage et à mes nouvelles rencontres. Je vis en couple depuis plusieurs années de manière épanouie sur tous les plans. Et puis récemment « Nous toutes » a sorti une campagne sur ce qui est considéré comme un viol. Et en lisant les différents propos j’ai eu des flashs, flashs d’il y a longtemps mais flashs. « Si vous avez dit non et qu’il a insisté etc. c’est un viol » « S’il vous a fait l’amour dans votre sommeil. C’est un viol » etc.
Je suis incapable de décrire mon état d’esprit par rapport à cette réalité, par rapport à ce moment où je me suis dit « Wow, en fait, dans certains cas de ma vie sexuelle c’étaient des viols ». On voit cet acte comme quelque chose qui ne nous touche pas, parce que ce n’est pas arrivé dans la rue par un inconnu, parce que ce n’est pas cousin Arnaud qui a testé le sexe sur toi quand tu étais enfant.
Ça parait loin. Même à l’heure actuelle, il est difficile pour moi de me dire je me suis fait violée. Parce que déjà je ne m’en suis pas rendue compte, parce que l’homme qui m’a fait ça m’a dit que c’était complètement normal. Et je l’aimais bien, il n’apparaissait donc pas comme les méchants psychopathes violeurs d’enfants que me décrivait ma mère.
Mais pourtant c’est un fait. Un fait que j’essaye de minimiser. Je ne sais pas pourquoi je m’invente une espèce d’échelle du viol du pire au moins pire. Par rapport aux autres filles que je connais qui ont été abusées. En me disant que moi ça va je suis en bas de l’échelle. Et je pense que c’est le problème de nombreuses victimes. Outre le fait que la société a fait des femmes des êtres qui s’effacent. Je pense que nous nous disons, « allez ma grande, te plains pas y’a pire ailleurs ». Ce qui est vrai en soit ! Mais en se taisant on n’est pas solidaire des autres victimes qui cherchent elles aussi à être en bas de l’échelle des souffrances par rapport aux autres.

Responsable du service culture et sport d’une commune, 29 ans (14 à 24 ans au moment des faits).


Joseph

5 ans que ça s’est passé, 5 ans que, régulièrement, je ressasse ce qui s’est passé, 5 ans que j’essaie d’enlever cette culpabilité qui me colle à la peau.

Lorsque j’ai décidé de partir en Inde voyager seule, j’ai senti beaucoup d’inquiétude dans mon entourage. Celle-ci provenait principalement, qu’en tant que jeune femme, j’allais dans un pays où les conditions de ces dernières sont déplorables. On me parlait de harcèlements, d’agressions sexuelles… J’étais au courant de tout ça mais je voulais découvrir ce pays depuis mon plus jeune âge. Je désirais montrer que j’étais indépendante, que j’avais une envie de prendre du temps, seule, d’apprendre à mieux me connaître. Tout cela peut paraître bien naïf, ça l’est sûrement un peu mais c’est ce que je ressentais.

En février 2015, je suis donc arrivée dans l’État du Kérala dans le Sud de l’Inde. Un État qui est vu comme le plus sécurisé d’Inde et en avance sur beaucoup de questions sociétales.

J’ai commencé par deux semaines de travail dans une ferme, en campagne reculée de Calicut.
Avant d’y arriver, j’ai du prendre plusieurs bus et trains. Dans l’un d’eux, j’ai rencontré Joseph. Je me souviens très bien de son visage très doux, un cinquantenaire sans doute. Je vois qu’il a une alliance au doigt et ça me rassure. Il parle parfaitement anglais donc il est facile de converser. Le fonctionnement des trains est très différent de la France. Il propose donc de m’accompagner au prochain train. Son aide est précieuse et sa présence agréable. Il est pharmacien et taxi pour compléter son salaire, m’expliquera t-il. Il est passionné d’histoire. Il me donne sa carte de travail et m’invite à le contacter si je repasse dans les environs. Il pourra me faire visiter me dit-il. Il me met en garde en me disant de me méfier des homme indiens qui essaieront de m’arnaquer. Après l’avoir quitté, je me suis dis que c’était une belle rencontre, qu’il était gentil.

Après deux semaines magnifiques en pleine nature, je quitte la ferme pour commencer à visiter les environs. Je me dis que j’irai bien visiter Calicut et que ça pourrait être agréable d’être avec quelqu’un qui connaît bien la ville. Je contacte donc Joseph en espérant ne pas faire une bêtise.

Il vient me chercher en voiture à la sortie du bus. C’est à ce moment-là que je me suis mise toute seule dans la gueule du loup. C’est ce que j’ai ressenti pendant longtemps, plus maintenant, j’ai arrêté de me blâmer. Pendant une heure, on est dans sa voiture, dans une zone montagneuse et déserte. On croisera très peu de monde. Il est très étrange et me fait peur. Il n’est pas comme la dernière fois. Je me demande ce que je fais là. Il passe son temps à me demander si je ne suis pas effrayée d’être juste avec lui. Il me montre des vidéos de décapitation. J’essaie de changer de sujet mais il me ramène toujours à ces vidéos en insistant pour que je regarde. Il continue en me demandant si ça me fait peur. J’essaie de garder la face et lui dis que non mais je passe l’heure la plus longue de ma vie. J’ai envie de m’enfuir. A chaque fois qu’il entend ma réponse, il éclate de rire et me tape la cuisse. Je suis littéralement glacée mais ne dis rien.
A un moment on s’arrête près d’une falaise, la vue y est imprenable mais je n’arrive pas à profiter. Il insiste pour me prendre en photo, me demande de reculer un peu. Je suis proche du bord mais je n’ose pas le contredire. J’essaie de faire attention quand même. Il éclate de rire et me tape la cuisse en me disant que j’ai peur. En effet, j’ai jamais eu aussi peur d’être en présence de quelqu’un.

Je me rassure en me disant que arrivée à Calicut, je pourrai prendre un bus et partir loin. Mais arrivée en ville, il me dépose dans un hôtel et veut rester avec moi. Je n’arrive pas à m’échapper. Après plusieurs heures, j’arrive à lui faire comprendre que j’ai envie d’être seule. Je planifie de partir cette nuit et ne lui en dis rien. Il a prévu de venir me chercher le matin pour me faire visiter la ville. Le soir, j’essaie de me dire que partir en pleine nuit n’est sûrement pas la meilleure solution. Je décide d’attendre au petit matin avant qu’il n’arrive. Je passe une nuit horrible, je n’arrive pas à dormir. J’ai l’impression d’être enfermée. Je suis complètement tétanisée et n’arrive pas à partir. Je me sens terriblement stupide ! J’ai l’impression d’avoir laissé se passer cette situation sans rien faire. Il m’a fallu du temps avant de comprendre que j’étais littéralement paralysée à ce moment-là.

Le lendemain, il me fait visiter la ville, tout en me touchant les cuisses régulièrement, dès qu’il rit. Comme hier, je ne sais pas comment réagir donc ne fais et ne dis rien. La journée se poursuit puis précipitamment, il me dit qu’il faut qu’il rentre chez lui, que sa belle-mère est malade. Il me dépose dans le centre-ville, c’est la fin d’après-midi. On est dans sa voiture, il me dit qu’il a passé deux jours précieux. Il commence à me serrer la cuisse et à remonter vers mon sexe, je sens ses doigts au niveau de l’aine. J’ai les larmes aux yeux mais tente de les retenir. Je lui enlève sa main et ouvre la porte pour partir. Il me dit qu’il espère me revoir. Je ne lui dis pas que je ne souhaite plus jamais avoir à faire à lui.

Après son départ, je m’autorise à pleurer. Je passe de longues minutes, complètement sonnée en pensant à ces deux derniers jours. Je ne veux pas rester une seconde de plus dans cette ville. Je me sens terriblement seule. J’ai envie de rentrer en France mais je n’ai pas envie de devoir expliquer ce qui s’est passé. Je me sens fragilisée.
Même s’il est tard, je prends finalement un bus pour Allepey, un petit coin de paradis où je rencontrerai de belles personnes. Ça me donnera du baume au cœur et je déciderai de poursuivre mon voyage.

Pendant des années et encore aujourd’hui je repense à ce qui s’est passé, aux violences masculines que j’ai subi tout au long de ma vie. Je me souviens avoir 11-12 ans et rentrer du collège avec une copine. Un camion passe, on se fait klaxonner et siffler. En tant qu’enfant, ça m’avait interpellé mais je n’avais pas conscience que j’évoluais dans un monde d’hommes et que j’allais me le prendre dans la gueule de plus en plus.
Pendant des années, j’ai pensé que ça ne servait à rien de parler de ce qui m’était arrivé, que ce n’était pas grave par rapport à ce qu’avaient vécu certaines femmes, des copines, des collègues. Je l’ai donc tue mais je suis passée par des moments de colères extrêmes vis-à-vis des hommes. J’avais envie de me battre, physiquement, de taper chaque mec qui me touchait les fesses, qui m’insultait, qui m’arrosait de bières en rigolant et en m’insultant une fois de plus.
L’engagement féministe, le militantisme et la lecture m’ont fait un bien fou. Je ne me sentais plus seule, je comprenais qu’il fallait que je me déleste de cette culpabilité.

Médiatrice culturelle, 31 ans (26 ans au moment des faits).