Cols roulés, décolletés, style et sororité

Je ne ressens pas le besoin qu’une femme, quelle qu’elle soit, se permette des réflexions négatives — voire des réflexions tout court — sur mon style vestimentaire ou mon manque de style, sur son côté atypique ou trop classique, et encore moins concernant la hauteur de ma jupe, la profondeur de mon décolleté, ou le nombre de centimètres carrés de tissus que j’ai plaisir à mettre sur mon cul.

Les hommes dans la rue m’insupportent et m’importunent déjà suffisamment sur le sujet, sans avoir besoin que le sexe féminin vienne s’en mêler.

On m’a déjà dit que j’étais trop ou pas assez couverte, aguicheuse ou nonne. Un homme m’a traitée de pute un jour ou, passant près de lui, j’étais vêtue d’un pull à col roulé, d’une jupe longue et large, de bottes plates et d’un manteau oversize et très long. Comprenez à la longue à force de subir ce genre d’interventions, sorties de nulle part, ma colère et mon incompréhension.

Aussi quand une femme, que je connais bien ou peu, vient à moi pour se permettre de me donner un avis que je n’ai pas sollicité, c’est la goutte d’eau de trop qui fait tout déborder.

Le style et les vêtements sont du domaine du goût et donc un rapport personnel à soi-même et au monde. Certes, ceux-ci sont influencés par le jus sociétal dans lequel nous baignons, mais aussi par nos proches, la publicité, internet et les réseaux sociaux également, nos convictions personnelles et religieuses, en bref tout ce qui nous entoure, il n’en reste pas moins que celui-ci s’apparente bien au domaine de l’individuel.

Quel intérêt alors de se permettre d’aller donner un avis non demandé, puisque la femme en face à qui vous vous permettez d’imposer cela s’en fout comme de l’an 40 (à moins de tomber sur une personne faible ayant besoin d’une validation pour son ego) ?

Beaucoup d’hommes, mal éduqués et/ou sans conscience, considèrent les femmes dans l’espace public comme un objet ; quoi de plus normal de leur part de se permettre de les commenter ? Sachant que les rues et les bureaux sont perçus par ces messieurs comme des devantures Ikea où il fait bon de faire du lèche-vitrine, de pouvoir à loisir y reluquer et choisir leur prochain meuble de compagnie ou décoration pour leurs salons et leurs lits (plus souvent pour leurs simples fantasmes puisque la drague de rue ne marche pas tellement en réalité), il est difficile de faire semblant de ne pas s’attendre à ce comportement dégradant et aussi de ne pas être surprise de les voir se comporter de la sorte.

Pourquoi, alors, dans ce cadre de vie déjà fortement agressif et ô combien agaçant, certaines femmes s’y mettent-elles aussi ? Haine de leur propre sexe, bêtise, manque d’éducation, jalousie, problème de manque de recul et égocentrisme leur faisant croire qu’elles sont seules détentrices du bon goût ? Probablement un savant mélange d’un peu de tout. Pour être honnête, la réponse m’importe peu, mais la moutarde, qui me monte déjà en permanence au nez à devoir subir les saillies verbales de ces messieurs, n’a nul besoin d’être épicée par des femmes qui, stupidement, y ajoutent une couche tout en manquant ainsi clairement d’intelligence et de sororité.

Pour ma part, je ne ressens pas le besoin qu’on valide le contenu de ma garde-robe. Pourtant rien ne me chagrine autant que de voir des femmes avoir envers des sœurs ce genre de comportement avilissant. Le sujet me fâche bien plus que lorsque la remarque malvenue sort de la bouche d’un être masculin cisgenre.

Ces femmes ont-elles conscience de jouer le jeu du patriarcat en passant leurs journées à se tirer dans les pattes et à se bouffer le nez pour un maquillage ou de bout de chiffon qui leur déplaît ?

Quelle merveille que cela, grâce à ces femmes, bien trop nombreuses, les hommes pourraient même ne plus avoir besoin de s’y adonner, puisque les femmes entre elles se chargent déjà de se rabaisser. Comment ne pas les entendre ricaner quant par exemple à la cantine leurs collègues de sexe féminin, adeptes des mini-jupes, mais qui trouvent cependant obscène les décolletés, passe leurs temps à faire des réflexions insultantes sur celles qui osent en arborer, faisant d’elles des sales chaudasses qui osent en porter.

Comment ne pas s’énerver et réussir en retour à ne pas leur claquer mon plateau-repas en pleine face, quand elles pensent clôturer le débat en traitant de salopes ou de putes ces femmes qui tout simplement n’ont pas les mêmes goûts et dégoûts qu’elles, et qui je le rappelle ne leur ont rien demandés ?

Pour ma part, j’ai trouvé ma parade : quand un homme me parle de mon style, je me contente de le toiser du regard, puis de tourner le dos et de l’ignorer, mais quand une femme me fait de même, je la défonce verbalement et je l’enfonce en lui parlant de son manque d’intelligence et du concept de sororité. Puis je clos la conversion en la remerciant ironiquement, car c’est grâce à elle, en partie, que nous n’arrivons toujours pas obtenir le respect de la société et l’égalité. En général, ça suffit à les moucher. Pas sûre pour autant que cela fasse chemin en elles et qu’elles ne vont pas continuer.

Alors par piété, mesdames, quand vous croisez une femme dans un style qui ne vous convient pas, et bien pensez le haut et fort dans votre tête si cela a pour vous un quelconque intérêt, mais avant tout apprenez à vous la boucler. Ainsi nos cols roulés, nos mini-jupes, nos décolletés, nos serre-tête en velours, nos burkinis et nos seins nus seront bien gardés.

Rebecca Rotermund, 34 ans, auteure.


Atouchement de rue

Chapitre I – Comme une pression entre mes fesses

Milieu d’après-midi. Je sors du métro. Je suis en avance pour ma réunion, détendue, je peux m’évader. Casque sur les oreilles, je me dirige mécaniquement vers l’escalateur qui monte vers l’extérieur. ma musique et mes pensées me plongent dans un univers qui me déconnecte de mon environnement. Je perçois sans relever ce qui se passe autour de moi… Je suis seule, comme un milieu d’après-midi en semi-confinement, mais ça je ne m’en suis rendue compte que plus tard…
Je m’arrête au milieu de l’escalateur pour rouler ma clope. Je me réveille petit à petit de mon univers quand je commence à sentir une gêne, entre mes fesses par dessus ma culotte, mon collant et ma robe… comme une pression légère… il m’a fallu 3 secondes pour me retourner. Dans ce laps de temps je pense d’abord à mon sac à dos, une de ses lanières, ou tout autre chose, accidentelle et sans volonté, qui se serait retrouvé contre mes fesses, par hasard. Puis en me décalant légèrement, de quelques infimes millimètres, je sens que cette pression, à cet endroit là, ne relève pas d’un contact égaré. Je me retourne, et je l’ai vu… pas son visage, il a tourné la tête vers le bas de l’escalateur… mais il est allongé sur le côté, accoudé à la marche juste derrière moi. Cette image est placardée contre l’intérieur de mes paupières, pourtant je ne sais même pas si j’ai redessiné ses vêtements, si cette image est une photo réaliste ou une peinture recomposée. Je vois une doudoune noire cirée, mais ce que je vois à ce moment là est semblable à la première vue embuée du matin, en ouvrant les yeux.
Je décolle le casque de mon oreille gauche, me laissant à peine assez d’ouïe pour entendre ma propre voix et je dit « HO! » ou « ho » je ne sais pas, je me suis à peine entendue… ça fait longtemps que je prépare tout un stock de réactions à avoir dans ce genre de situation. Comme un paquet de cartes « contre-agression » dans lequel piocher parmi un panel d’attitudes outrées et révoltées. Je sais très bien ce qui vient de se passer, mais je ressens juste de l’agacement. Je sais ce que je viens de vivre, je peux le nommer immédiatement « on m’a touché les fesses » mais je ne le pèse pas encore. Il se retourne, dévoilant son visage greffé d’un sourire transperçant son masque, s’il en a un. Je monte rapidement l’escalateur. Sans courir, mais en tapant des pieds, en grommelant, en soufflant, je lâche un « va te faire foutre » que je ne fais pas résonner plus loin que le tissu de mon masque… Je me retourne plusieurs fois vers lui, peut être 2 fois… lui montrant mon agacement. C’est tout ce que j’ai ressenti, pendant cet événement d’une faible quinzaine de secondes: de l’agacement… lui a gardé ce sourire dégueulasse ! Et moi j’ai semblé lui dire « c’est vraiment pas drôle ! »… cette réaction est totalement minimaliste par rapport au niveau de colère et de révolte que j’aurais du ressentir instantanément. Ce n’est pas agaçant, c’est scandaleux!
Dans la rue je marche vite, les points serrés. Ces quinze secondes défilent en boucle dans ma tête accompagnées de cette phrase en voix off « on m’a touché le cul! On m’a touché le cul! »… et au fil de mes pas claquant sur le sol, je pèse ce que je viens de vivre… non, de subir! Mon cœur frappe ma poitrine. Mes yeux, les muscles de mon front et ma mâchoire se resserrent, je pleure. Je sens, entre mes fesses, une tache noire, comme une blessure indolore. Cette zone est momentanément contaminée: elle ne m’appartient plus, j’ai honte de la sentir… en même temps la colère monte et je m’insurge contre ce premier ressenti. Je n’ai pas à éprouver la moindre honte!

Chapitre II – Le contre-coups

En arrivant, j’explique immédiatement à mes collègues ce que je viens de vivre. Enfin, les mots « on m’a touché le cul » sont articulés par mes lèvres et animés par le son de ma voix, pas juste ma voix intérieure en boucle. Je tremble, j’ai le souffle court, je me sens déjà un peu réconfortée mais enragée. Elles me conseillent de porter plainte: même si je ne sais pas décrire l’agresseur, il y a des caméras! Je m’y résous très rapidement: après la réunion, j’irai illico au commico!
Ce temps me paraît interminable. Je brûle d’envie de tout expliquer aux flics pour obtenir réparation. J’ai un profond sentiment d’injustice de subir les séquelles d’une atteinte portée à ma personne, alors que dans l’autre camps, il y a eu ce sourire pervers et comme répercussions, certainement la satisfaction de s’être bien rincé l’œil et d’avoir pu se le permettre sans se faire remettre à sa place.
Pendant tout ce temps de réunion, je suis également absente, déconnectée de moi-même par moment. Alors que tout le monde parle orga, protocole sanitaire… je me sens toute petite, mon corps tout étroit. Je serre mes genoux et frotte chacune de mes deux épaules de la main opposée, comme pour me cajoler. Je suis abasourdie.

Chapitre III – Illégitime ?

En chemin pour le commissariat, je toise chaque personne qui passe, qui traverse, que je croise, assise sur un banc, sur le trottoir d’en face… Mon sang circule mal dans mes jambes, malgré mon pas lourd et décidé, j’ai les mollets endoloris jusqu’aux chevilles. Plus j’approche du commissariat, plus je sens l’urgence d’atteindre la porte d’entrée, comme s’il y avait un danger immédiat, là, juste derrière moi et que j’allais pouvoir m’y réfugier juste à temps, à une fraction de seconde près. Quel leurre ! Moi qui suis loin d’être pro-force-de-l’ordre, je me retrouve à projeter sur le commissariat un besoin imminent de refuge.
Je sonne à l’interphone, vite, vite il faut que je rentre on va me rattraper. « Je viens porter plainte pour attouchement ». On m’ouvre. Puis: « c’est pourquoi expliquer nous », « on va prendre votre carte d’identité », « patientez ici », « suivez-moi dans mon bureau », « asseyez-vous sur cette chaise ».
En fait, je me sens tout au temps seule, et livrée à moi-même, devant reposer sur ma propre force à ce moment là. J’ai parlé distinctement, la tête haute. Même si je m’étais mise à pleurer, je ne suis pas sûre que j’aurais eu le droit à une once d’empathie. Qu’importe ! Ce n’est pas de ce dont j’ai le plus besoin. Et je ne suis pas au bout de ma sidération…
Viens la question « avez-vous des éléments pour décrire l’agresseur? ». Je réponds négativement. Le policier me regarde avec un regard effaré, en levant les sourcils, haussant les épaules et levant les bras pour finalement faire retomber ses mains sur ses cuisses. Il me dit avec un dédain, d’un ton plein de reproches: « bah oui mais là vous voulez qu’on fasse quoi ! Si vous savez même pas à quoi il ressemble ». J’ai imité son geste en le caricaturant et j’ai répondu avec le même mépris « regardez les caméras, essayez quoi! Au mieux! ». D’un air clairement soulé me disant que les caméras de toutes façons on voit rien, puis c’est compliqué de les avoir… j’insiste. Il finit par tenter d’appeler l’agence de transport en commun, qui ne répond pas. Il faudra donc attendre qu’ils envoient les vidéos de surveillance par mail.
« Je vais quand même prendre votre plainte » QUAND MÊME !? Ouahou! merci! S’en suivent donc toutes les formalités juridiques et la longue rédaction du procès-verbal. Première étape pour m’identifier sur la vidéo: détailler ma tenue. Il décrit les motifs de ma robe et, cherchant à en détailler la coupe du regard, il me demande de me lever. Je me suis exécutée à la tâche, comme par défi, me disant « tu vas voir que ma robe n’est pas trop courte, que je ne suis pas responsable ». Je me tiens droite devant lui. Les deux pieds fermement ancrés dans le sol, les points serrés et la tête légèrement relevée, je le regarde de haut. Son regard examinateur me scrute, à droite, puis en haut, puis plus à gauche… et il récite ce qu’il va noter : « veste en jean bleue », « collants noirs », « cheveux mi-longs »… je suis mal à l’aise, mais je sais que l’inconfort de cette situation ne relève pas de mon propre fait.
Après une longue difficulté à trouver l’infraction adéquate: au départ « agression sexuelle » mais, il n’y a pas de sous-catégorie « attouchement », elle aurait peut être été déplacée… donc de disponible, il y a « atteinte à la dignité », « voyeurisme sur la voie publique »… et pioche ton infraction! Le policier me dit qu’il cherche une catégorie liée aux transports en commun. Je finis pas lui dire « mais simplement agression sexuelle, ou attouchement ça va pas ? ». Il me répond que si on va partir là-dessus. J’ai l’impression d’être au supermarché. Je finis par prendre connaissance de la suite des démarches, à savoir, s’ils ne parviennent pas à identifier « l’homme », « l’individu », « la personne »… ( heu… non ! L’agresseur, l’accusé en fait ! Voilà comment devrait l’appeler le policier ), je n’aurais probablement pas de nouvelle. Vont-ils au moins essayé de regarder ces vidéos de surveillance ?
Une fois le compte-rendu signé, l’homme me ramène presque jusqu’à la porte, me dit « au revoir madame ». Je suis sortie du commissariat avec aucune certitude, aucun soulagement réelle… il m’a dit que si je revois l’individu, le mieux à faire et de le suivre discrètement et d’appeler la police. Ça sera certainement le dernier de mes réflexes, parce qu’ils ont juste prouvé leur incapacité à prendre en considération la gravité de cet acte, et à m’accorder de la crédibilité. Je n’attends plus d’eux pour me rendre justice, pour résister.

Chapitre IV – Parole libérée

Il est 3h du matin et je n’arrive pas à trouver le sommeil. Trop animée par le besoin de cracher sur le papier cet événement pour qu’il ne m’appartienne plus. J’ai eu besoin de me déposséder de lui, et d’en faire un récit, ou plutôt un vrai cri! Il est trop lourd à porter, et je n’ai pas à le porter, je le sais.
Ma plainte ne donnera certainement aucune suite mais je me sens déjà un peu mieux, je suis moins en alerte constante, je vais peut être pouvoir trouver le sommeil. Il faut, car demain, à 7h30, en sortant du métro pour aller au boulot, je me trouverai à nouveau sur la scène du crime: celui d’avoir étranglé puis dérobé l’intégrité de MON corps. »

Joanna, 22 ans, animatrice en centre de loisirs.


Soupe de Nibards

L’été, c’est la guerre. Une guerre sale, un combat d’office inégal. Les corps de femme sont encore plus soupesés, jaugés, jugés. La chair dénudée devient de la viande offerte, ou qui gêne, pour les personnes mal éduquées. Problème de notre monde judéo-chrétien qui sexualise à tout va la nudité.

Un téton qui se devine sous un tee-shirt, des manches courtes ou inexistantes, des cuisses et des épaules découvertes qui affrontent la rue et on réduit les femmes encore plus à leurs culs.

La chaleur frappe le bitume, la bêtise des passants nous gifle en pleine face. On se reçoit en permanence leur frustration sexuelle et leur amertume. Les trottoirs et l’espace public, à de trop nombreux endroits, deviennent des lieux de non-droits.

On frissonne à l’idée de déambuler seule, on essaie de ne pas penser à l’avance à cette idée qu’on va forcément se faire accoster et emmerder. Alors, souvent, on réfléchit longuement à nos vêtements, à l’impact d’une peau qui aurait le – faux – culot d’en montrer trop.
Souvent on préfère encore crever de chaud. Et puis on se résonne, on se dit merde, et que même l’hiver en col roulé on se fait déjà agresser. Alors on hausse les épaules et d’ailleurs on les sort pour les faire bronzer.

En ville, il y a encore la barrière, presque protectrice, de tenter de se croire pas totalement en zone hostile. Mais quand la plage ou les points d’eau pointent le bout de leurs nez, quand il s’agit de passer « l’épreuve du maillot de bain », celle de s’assumer, il faut encore y additionner le problème de l’affrontement cru entre la nudité et le manque d’intimité. Parce qu’on vit avec des idiots conditionnés pour tout sexualiser.

On laisse sur nous, enfin sur les plus courageuses, quelques centimètres carrés de tissus bien placés, parce qu’il faut protéger nos organes sexuels ou qu’on considère comme sexués. Parce qu’on fait tous comme si on était les seuls à en être équipés, parce qu’on a un vrai problème avec la nudité.
D’ailleurs les moins téméraires n’osent même pas franchir le cap, et restent à crever de chaud et à ne pas en profiter, par peur des railleries, par complexes factices, que la société créée de toutes pièces, qui nous rendent toutes plus ou moins dysmorphophobiques.

Si en plus le corps n’est pas normé, ne correspond pas aux canons à la ramasse de la beauté, on est sûre d’être à la fois moquée et agressée, par des dragueurs à deux doigts d’être des violeurs. Oui les deux doigts qu’ils rêvent de nous coller quand ils nous regardent passer, quand ils viennent s’installer sur le sable uniquement pour mater, dans l’espoir de consommer. À défaut, à cause des échecs perpétuels qu’ils provoquent eux-mêmes avec leurs comportements dégradants, ils se rincent l’œil en nous versant tout leur trop-plein de rancœur et de saleté. Ça finit souvent en pugilat verbal, en mots qui, si on y est sensible, peuvent faire très mal.

Difficile de trouver une zone neutre et bienveillante, impossible d’ailleurs seule de profiter de son maillot de bain. On ne sait jamais, maman et mémé nous l’ont suffisamment répété, les générations et la fausse modernité n’ont rien changé ; et puis au fond, on sait ce qu’on risque, on a connaissance en tant que femme qu’on ne sait jamais ce qui pourrait nous arriver.

Dans la rue comme à la plage, la liberté pour le corps des femmes se fait désirer. On nous demande d’être belles à en être irréelles, de se montrer et puis on se fait insulter. Le corps des femmes est un objet, on a tendance à oublier qu’il y a un être humain dedans, une personne qui ne fait qu’exister, qui n’est pas là pour exciter.

On nous demande de nous entretenir, d’être normée, mais attention, il faut aussi veiller à ne pas outrepasser : il ne faut pas montrer qu’on s’aime (pour) soi-même et qu’on se foute du regard masculin, qu’on existe sans, qu’on n’y porte pas d’attention. Il ne faut pas faire ressentir notre désintérêt ni notre dédain.

Il faut être belle, mais fragile. Ne pas s’assumer, montrer que l’on attend l’approbation des mâles qui ne se posent à ce sujet pas vraiment de questions. Attention, à celles qui oseraient afficher qu’elles vivent leur demi-nudité pour elles-mêmes, et non pas pour le regard de l’homme, et pire encore sans sourciller sur le sujet : il y aura des rebuffades à la clé.
Parfois même une amende pour celles qui oseraient dévoiler un téton qui devrait s’excuser d’exister. On nous demande d’être des jolies choses esthétiques pour l’autre sexe, mais surtout pas d’en profiter pour nous aimer, interdit d’avoir envie simplement et librement d’exister.

Des corps de femme en maillot qui nagent avec plaisir dans l’eau et c’est une soupe de nibards sur le menu de ceux qui ne voient les femmes que comme des objets sexualisés.
Un peu trop de bien être, d’amour pour soi-même, d’acceptation et de bienveillance envers nos corps, un short court ou un topless, et tout en rêvant de nous culbuter, on nous punit pour un peu de peau qui se montre quand il fait chaud.

La femme a un corps et des tétons. Quel culot !

Rebecca Rotermund, 34 ans, auteure.


Oxygène anxiogène & harceleurs masqués

Depuis le début du confinement je sors peu. Uniquement par obligation, pour faire les achats de premières nécessités. Je reconnais que l’espace public, au vu de mon caractère, ne me manque que très peu, même si flâner le nez au vent, pour regarder architecture, façades et les oiseaux gazouillants, est un plaisir dont l’absence se fait sentir. Voilà des semaines que je ne mets plus le pied dehors que pour le primordial.

Je n’ai jamais été à l’aise dans l’espace public. Enfin, depuis que j’ai des seins. Enfant j’étais peu sociable, mais aller marcher ou faire du vélo me ravissait. Dès mon adolescence, à force de me faire harceler, j’ai commencé très vite à ne plus être capable, pleinement, d’apprécier mes sorties, à ne plus savourer ; occupée que j’étais à repérer très vite et de très loin les harceleurs que je risquais de croiser. Vigilante en particulier envers ceux qui avec leurs comportements insistants et insultants me donnait l’impression d’être de potentiels ravisseurs et violeurs. J’ai appris à me positionner toujours de façon à avoir une porte de sortie. Je sentais qu’avec certains un refus, concernant leur intérêt pour ma petite culotte, aurait pu me coûter des crachats, des contusions, ma dignité ou la vie.

On connait tous, depuis quelques années, grâce à ses femmes qui ont enfin osé déverrouiller le sujet, en le racontant ou le filmant, ce phénomène du harcèlement de rue, qui réduit les femmes à du gibier, dès qu’elles mettent un soulier à l’extérieur de leur maisonnée.

Moi, depuis la fin de mon enfance, je me méfie, je reste aux aguets en permanence. Je ne relâche mon attention qu’un peu et uniquement quand je suis accompagnée, car lorsque l’on est plusieurs, pour les harceleurs, les proies deviennent plus difficiles à agresser.

Dès le début du confinement j’ai respecté les règles sanitaires : sortir à minima et surtout sortir seule. Je ne me suis jamais autant sentie aussi insécure en pleine journée. Peu de monde dans la rue, fatalement une facilité pour les hommes mal éduqués de venir m’interpeller en toute impunité, avec personne pour m’aider. J’ai redoublé d’attention et d’appréhension. Je me suis consolée en me disant que ça irait mieux quand nous pourrions ressortir une fois la pandémie passée, ou du moins une fois le déconfinement annoncé. Alors que ce « mieux » ne serait que l’acception de ce qui est une norme approuvée actuellement dans notre société. Mais ça je ne voulais pas me l’avouer.

Je vis en France, et le déconfinement a commencé, libérant les habitants, ainsi que les fauves privés depuis des mois de pourvoir harceler. Je continue à n’aller dehors qu’en cas de nécessité, (courses et travail), et déjà en une semaine, je me sens flouée. Les chasseurs en manquent sont lâchés et maintenant, pour la plupart, masqués. Il apparaît que je suis encore moins en sécurité. L’espace public, en raison de mon sexe, continue à être régulièrement une agression, quand j’ai besoin de l’utiliser.

Les hommes qui m’abordent – de manières plus ou moins agressives, grossières et insistantes – n’ont plus de visages, juste des yeux et une voix étouffée, pour me faire savoir que je suis à leur goût et qu’ils aimeraient bien pouvoir me sauter. Maintenant camouflés, je ne peux plus les décrire ni les décrypter, ou juste retenir leurs visages, pour passer au large quand je vais les recroiser, pour mieux les éviter.

Je n’y avais pas songé, je ne sais pas pourquoi je ne m’attendais pas à les revoir ces êtres pour moi d’un autre siècle, ces hommes malveillants mal éduqués, qui pensent encore que les femmes sont des femelles à venir saillir et salir sous leur volonté. Dans ma tête, j’avais dû les refouler, ces mecs qui pensent, dur comme fer, qu’un cul dans la rue mérite son dû.

Bécasse, j’ai osé croire que le combat du l’écologie, du climat et la lutte contre la pandémie, les auraient rendus sages, inoffensifs, car préoccupés et stressés par ces plus importants sujets, tels que la survie de la planète et de l’humanité. Que nenni, ce mirage est fini.

Je voudrais bien pouvoir me concentrer sur le fait que notre société de consommation doit évoluer, mais à la place, j’en suis encore à lutter contre le fléau du sexisme qui n’a pas bougé.

Le monde est devenu encore plus anxiogène. Quand je dois aller dehors, sous mon masque j’ai l’impression de manquer d’air, mes respirations me semblent devenir délétères. Avec mon visage entravé, pour ma propre sécurité, c’est déjà comme si l’oxygène et la liberté, ligués, me narguaient, après toutes les nécessaires privations des semaines passées, à venir et qui vont durer.

Sous mon bout de tissu homologué, je suis comme prise dans un tourbillon, je valse entre la peur du virus et celle, comme pour beaucoup de femmes et comme toujours, de l’agression.

Mais, eux, sous leurs masques, ces harceleurs de rue, en rut comme jamais, se sentent sans doute encore plus protégés, par cet anonymat, de leur méfaits.

Rebecca Rotermund, 34 ans, auteure.


Ce matin, ma mère n’était pas contente.

Ce matin, ma mère n’était pas contente. Sa petite-fille avait campé la nuit dernière dans un bois avec ses 2 copines. Elles ont toutes 19 ans. Des proies faciles, selon ma mère. « Qu’ont-elles en tête ? Elles n’ont pas conscience du danger ? »

Oui LE danger…celui qui rôde sans cesse. Ma mère me rappelle l’histoire de 3 campeuses qui ont été violées par des hommes, il y a quelques années.

J’envie ma nièce et ses copines de ne pas avoir eu « conscience du danger ».

Moi, j’en ai toujours eu tellement conscience que je me suis auto-censurée tellement de choses. Jamais je n’aurais osé aller camper dans un bois, pas même à mon grand âge de quadra.

Jamais, je n’aurais osé marcher seule la nuit dans des rues désertes. Jamais, je n’aurais même osé aller jogger en pleine journée seule dans un bois. La série est longue…

Et même plus récemment, pendant le confinement, j’ai pensé un instant aller jogger à 7h du matin pour éviter de croiser quelqu’un, potentiellement porteur du Covid. Je me suis vite ravisée. Plutôt croiser le virus que de me retrouver seule dans l’espace urbain… Je ne sais pas sur qui je pourrais tomber.

La presse m’a donné raison. Les harcèlements de rue ont augmenté durant le confinement.

De manière un peu naïve peut-être, j’espère toujours qu’il ne m’arrivera rien si je ne suis pas seule dans l’espace publique.

J’aimerais tellement avoir l’insouciance de ma nièce à disposer de l’espace publique comme bon me semble mais je ne peux m’empêcher de donner raison à ma mère, pour une fois : non le bois, la nuit, n’est pas un espace sécurisé pour les femmes. Et je suis triste de devoir sensibiliser ma nièce à la prudence quand elle désire dormir où bon lui semble. Mais je crois sincèrement que, même en Europe, en 2020, les femmes n’ont pas le loisir d’être insouciantes une fois qu’elles franchissent le pas de leur porte.

44 ans.


Le préjudice moral que Herval Abreu a causé dans ma vie est profond.

Le préjudice moral que Herval Abreu a causé dans ma vie est profond.

Être artiste, actrice, dans un environnement professionnel extrêmement compétitif est une « tâche ardue, difficile, une lutte constante ». Ma référence à Virginia Woolf est lié à ça. À la question de se faire un chemin dans un monde aussi abstrait et subjectif que le théâtre et dans un autre moins subjectif mais plus compétitif comme la télévision. Les insécurités sont nombreuses car on dépend – ou du moins c’est ce qui se passe – du regard des autres, de la décision des autres sur ce que l’on projette en tant que personne et en tant que professionnel. Dans le jeu de subjectivités, parfois vous perdez et parfois vous gagnez. C’est cela qui arrive, par exemple, dans les auditions pour le théâtre ou dans les castings pour la télévision et le cinéma. On aspire plus que tout au monde réussir, surtout si l’on se connecte profondément avec la proposition du personnage. Et tout se joue en un instant !

Ma rencontre avec Herval Abreu, directeur de téléseries au Chili, a lieu à un moment extrêmement décisif de ma vie professionnelle. Alors que j’étais encore à l’école de théâtre, j’avais réussi à me positionner professionnellement en tant que comédienne, en obtenant la reconnaissance du public et de la critique lors du 4ème Festival de Dramaturgie chilienne. J’avais réussi à avoir le premier rôle de la pièce dans un processus normal de sélection : audition, puis répétitions et présentation au public. Cet événement m’a énormément aidé à grandir, à surmonter mes peurs et mes insécurités en tant qu’actrice sur la scène et hors la scène. En même temps, cela a créé beaucoup de confusion, depuis le premier jour de répétition j’ai été harcelée par le directeur de la pièce. Dans ma vie, ce n’était pas la première fois que j’étais harcelé, alors j’ai fait comme quand j’étais petite, je me suis tue. Ce qui m’a aidé à surmonter cela, c’est que j’avais obtenu le rôle, je travaillais sur ce que j’aime le plus, j’ai donc pu dépasser les moments de confusion que je traversais. La reconnaissance publique m’a aidé à continuer et à suivre mon chemin car j’étais sur la bonne voie.

Quelques mois plus tard, à partir de cette expérience, M. Abreu m’a contacté et m’a proposé un rendez-vous sur le site de la chaîne de télévision où il travaille sur sa prochaine production. Lors de notre rencontre (voir le témoignage du magazine El Sabado du journal chilien El Mercurio), je me suis sentie extrêmement autonome et sûre de moi. Je suis allée en sachant que j’étais désireuse de faire de la télévision, mais en respectant l’année de sortie de l’école. Après notre rendez-vous professionnel, le même soir, il m’emmène dans un motel et me viole, comme je l’ai déjà raconté. L’effet de cette expérience est que je me suis perdue. Toutes les choses qui ont commencé à se produire dans ma vie concernant le travail étaient extrêmement déroutantes. Lorsque, des semaines plus tard, la production m’a appelé pour le casting, je me suis sentie humilié, je ne savais pas où me situer, comment faire, l’homme qui m’avait violée il y a quelques semaines ne m’a plus reconnu, m’a ignoré, a prétendu que rien ne s’était passé. À cause de ce manque de reconnaissance, à cause de ce déni, je me suis senti niée. Je ne me sentais pas comme une actrice, j’étais comme dans une réalité parallèle. Tout ce j’avais accompli jusque là pendant mes années d’école de théâtre et qui commençait à germer est mort à ce moment-là. J’avais apprivoisé le sentiment d’être influencée par les hommes, je me détestais profondément. Il m’a fallu plus de 2 ans pour gagner confiance dans mon travail, dans comment je me projetais en tant qu’actrice, et en moins de 3 mois, tout s’est effondré.

Je détestais mon corps. J’étais déjà timide, mais maintenant j’allais plus loin vers mon intérieur, je n’avais plus envie de rien. La seule chose qui m’a sauvé était de vouloir jouer, et je l’ai fait mais en silence. Je partageais à peine avec mes camarades de classe, je voulais passer inaperçue, je voulais rester dans l’ombre, disparaître.

J’ai commencé à dissocier mon corps de mon esprit, c’est grave et invalidant chez une comédienne et cela a produit des effets évidents dans mon travail. Je ne comprenais pas bien ce qui m’arrivais, je pensais que j’avais des problèmes mentaux, que j’étais en train de faire une dépression. Mais comme personne n’était au courant de ce qui m’était arrivé à chaque fois que j’étais harcelée et l’expérience terrifiante avec M. Abreu, alors j’ai caché tout ce que je pouvais le mal que je ressentais bouillir en moi. Mais je n’étais pas consciente d’où venais ce mal-être, je pensais que c’était juste moi et la folie de l’artiste. Et j’ai réussi à prendre de l’avance, j’ai eu une des deux meilleures notes de l’examen de fin d’études de l’école de théâtre avec les félicitations du jury. Cette reconnaissance a de nouveau été une surprise, le personnage que j’avais ne disait pas un mot pendant toute la représentation, j’avais juste un monologue à la fin. Je pensais ça allait être nul, que j’allais échouer, mais encore une fois mon talent et mon sérieux en tant qu’actrice ont été confirmés. Dans ce contexte, j’ai été appelée à un casting que j’ai réussi pour la chaîne de télévision Nationale (TVN).

J’ai travaillé huit mois dans la série télévisée Aquelarre. Tout au long du tournage, je me suis demandée si ma place était là. J’ai souffert à chaque scène où je devais montrer mon corps, une fois j’ai même eu une crise d’urticaire, tout mon corps était rouge. Je ne comprenais pas pourquoi, si la seule chose que je voulais était de jouer et que j’étais censée d’en profiter. En fait, toute référence à mon corps, je ne l’acceptais pas et j’avais des réactions qui mêlaient la colère et le silence.

Je voulais partir loin, être dans un endroit où personne ne me reconnaîtrait, où personne ne découvrirait mon histoire. La réalisatrice de la série télévisée, m’a confirmé qu’elle ne renouvelait pas mon contrat. J’étais terrifiée à l’idée de passer par un casting, je ne pouvais pas le concevoir, je n’étais plus prête à prendre le risque. Mais le risque de quoi? Mes idées n’étaient pas claires, je ne pouvais pas expliquer ce qui m’arrivait, tout était très confus. C’est ainsi qu’à la fin du tournage de la série, j’ai décidé de partir un moment à l’étranger.

La première chose qui a attiré mon attention quand je suis arrivée en France était la liberté avec laquelle les femmes s’habillaient. Elles pouvaient marcher dans la rue avec des décolletés et des minijupes et aucun homme ne les dérangeaient. Dans ce contexte, j’ai été complètement séduite par les pays européens que j’ai visité. Je voulais rester ici, je me sentais libre. J’ai rencontré mon mari actuel et puis je suis venu vivre en France. J’ai travaillé pour payer mes études, j’étais financièrement indépendante et, quand j’ai appris la langue, j’ai essayé de reprendre le théâtre, mais je n’ai pas pu, quelque chose en moi m’a fait le détester. Quelque chose en moi me faisait me sentir sale, petite, bâtarde, abjecte. J’ai commencé à avoir des crises de panique, j’ai commencé à abuser verbalement de mon partenaire, j’ai commencé à boire, j’ai traversé une période d’autodestruction avec de l’alcool. Je n’ai jamais compris pourquoi. J’étais à l’étranger, mais je voulais être au Chili. Je voulais recommencer à jouer, j’en avais besoin, mais je ne pouvais pas exprimer mon mal-être. Tout était silence en moi.

Mon souhait était tellement grand de revenir à la scène et j’étais tellement perdue qu’entre 2002 et 2004 (je ne me souviens pas exactement de l’année), je me suis séparé de mon partenaire en France et je suis retournée au Chili. M. Abreu était directeur de séries dramatiques à la chaîne TV13. Je suis allée le voir avec l’espoir qu’il se souviendrait de moi, je voulais lui demander du travail. Je pense que de façon inconsciente, je voulais réparer quelque chose.

Je lui demande un rendez-vous, je viens et il y a une actrice dans le hall devant le bureau du directeur, qui devant sa secrétaire et d’autres personnes, dit : « pour travailler avec M. Abreu il faut juste lui faire une pipe et ça y est ! Tu as un rôle. »

Cette phrase, juste avant d’aller le voir m’a détruite, en moins d’une seconde j’ai réalisé que ce qui m’était arrivée avait été voulu, j’avais été un objet pour cet homme. Il m’avait dénigrée, m’avait refusé la possibilité d’exister en tant qu’actrice. Il avait eu son plaisir éphémère à travers mon corps et cela m’avait brisé à l’intérieur, en tant que professionnelle, en tant que personne. Une fois devant lui à son bureau, je n’ai aucun souvenir de ce que j’ai dit, je pense que je l’ai regardé et je suis restée silencieuse, j’ai peut-être dit : « Ça va ? »

Je lui ai dit que j’étais à l’étranger et je suis partie. À ce jour, je ne me souviens pas bien de notre conversation, j’étais sous le choc. Mais je me souviens d’avoir eu le sentiment d’être la femme la plus stupide du monde, l’idiote d’occasion, que tout le monde peut maltraiter, j’avais envie de me déshabiller dans la rue et de crier: Allez, me voici, faites ce que vous voulez, je ne suis personne, je n’existe pas !

Comédienne et médiatrice culturelle, 43 ans ( 21 ans au moment des faits).


On veut y croire !

Parce que la société nous a formaté
Parce que le schéma du couple l’a décidé
Parce qu’à la télé c’est encensé
On veut y croire !

Parce que Disney l’a valorisé
Parce que les hommes sont toujours pardonnés
Parce que la famille est paternalisée
On veut y croire !

Même si nos droits sont bafoués
Même si nos cœurs sont brisés
Même si le masque est tombé
On veut y croire !

Même si la confiance est brisée
Même si ton corps est dépersonnifié
Même si la douleur s’est généralisée
On veut y croire !

Les caresses, le sexe, et l’amour
Séquestrations il y aura toujours
Et des abus de tout ton être
Mais il ne faut rien laisser paraitre

Ce n’est pas qu’un bruit qui court
C’est ton copain qui te laboure
Comparée à une bagnole
C’est ton copain qui te viole

Coincée entre cette porte et lui
Entre l’amour et le déni
Un adultère
Il sait y faire

Et par derrière
Sans ton avis
Sans préliminaires
Mais toi tu souris

L’amour propre
N’est pas très loin
Referme la porte
Tout ira mieux demain…

A tous ceux que j’ai aimé
Et qui en ont abusé
Parce qu’on a le choix
Mais aussi des droits
Maintenant j’en suis sortie
Et la vie me sourit

Éducatrice spécialisée, 31 ans.


L’espace public n’appartient pas aux femmes.

L’espace public n’appartient pas aux femmes.

J’aimerais écrire sur des sujets légers, rigolos. Participer à rendre les gens plus heureux. Et parler de sujets qui ne fâchent pas car ce serait plus simple. Je n’aime pas trop le conflit. Et comme tout le monde j’aime bien me marrer.

Mais voilà, comment on fait pour parler sujets rigolos quand on se fait siffler dans la rue, quand on vous crache des mots très, très crades? Quand parfois on marche de nuit (19h portant) pendant 30 min en croisant seulement des hommes en groupe? Et bien, on fait semblant d’admirer le ciel, un bâtiment, de regarder son portable et surtout de ne jamais croiser leur regard. Car on n’est pas Despentes (qui a bien le droit de penser ce qu’elle veut et d’agir en conséquence, là n’est pas la question), on n’est pas prête à ce qu’un truc nous arrive. Car on le sait qu’on ne s’en remettrait pas. Rien qu’un sifflement nous est insupportable. Je suis un être humain à part entière et je veux l’ÉGALITÉ TOTALE. JE VEUX ME PROMENER TARD LE SOIR, UN COUP DANS LE NEZ CAR J’AI TRINQUÉ AVEC DES CO-PAINS-PINES SANS ME SOUCIER DE COMMENT JE VAIS RENTRER. NE PAS AVOIR PEUR DES PAS DERRIÈRE SOI, NE PAS SURSAUTER, SE FAIRE DES FILMS. AVOIR L’ESPRIT EN PAIX COMME UN HOMME, SE MOUVOIR COMME UN HOMME, ÊTRE TOTALEMENT LIBRE. Je les envie un peu ces hommes. Car même s’ils subissent des discriminations classistes, racistes ou liées à leur orientation sexuelle, même s’ils ne correspondent pas à ce que la norme attend, s’ils sont petits et gringalets, la rue leur appartient. ON VEUT AUSSI QUE LA RUE NOUS APPARTIENNE. SANS AVOIR À LE RÉCLAMER. Et c’est pour ça que je refuse que mon copain m’accompagne partout, que je sors quand même, que je tiens à vivre ma vie normalement.

Alors on met en place un tas de petites stratégies personnelles. Toujours avoir un livre sur soi dans les transports pour plonger le nez dedans (bon, on aime vraiment lire aussi hein), vérifier qu’on n’est pas la seule femme dans le wagon, changer de trottoir au besoin. Avoir l’air fâchée, froncer les sourcils (Je ne sais pas si ça marche, j’ai l’impression que oui. Surtout ne pas donner l’impression qu’on peut discuter avec moi).

Et encore là c’est l’hiver et je sens une différence. C’est plus facile de passer incognito avec mon gros manteau long plutôt qu’en robe d’été.

En fait ce qui est terrible c’est que les hommes dans la rue, particulièrement le soir, particulièrement en groupe, se transforment en masse informe menaçante. Je le sais pourtant que parmi il y a des gars adorables, progressistes, sûrement même des féministes. Mais dans la ruelle vide où il n’y a qu’eux et moi, je n’ai qu’une hâte c’est de retrouver une rue plus achalandée. Et ça m’énerve que des hommes profondément sympathiques se retrouvent, de par cette situation, dans le bloc des pas qui retentissent derrière moi.

Le pire, je crois, c’est quand je vais chez mes parents par le train de banlieue. Le pire c’est le train semi-direct. 1h coincée avec toutes sortes de personnes pas toujours nettes. Attendre avec impatience d’arriver. Mais une fois à la gare ce n’est pas mieux. Vous avez remarqué vous que souvent les places autour des gares peuvent être très glauques? (On n’est pas ici dans un problème uniquement français, j’ai observé la même chose en Suisse et en Belgique, sûrement une histoire de lieu de transit avec toutes sortes de passages mais bref, passons). Donc une fois à la gare il faut attendre le bus dans un lieu hostile. Bah oui, pour moi, si dans un espace public il y a peu de femmes, l’endroit ne devient pas très accueillant pour moi. Donc entre le train et le bus, ça fait en moyenne 1h30 de sentiments un peu (parfois très) stressants. ET BAH ENCORE UNE FOIS, IL NE DEVRAIT PAS Y AVOIR DE STRESS. C’est pour ça que je refuse parfois d’être accompagnée, que je continue à me déplacer normalement. N’empêche que ce n’est pas toujours agréable.

Et si je fantasme tout ça pourquoi est-ce quand je rentre seule, tard, mes copines et sœurs me demandent de les prévenir que je suis bien rentrée? Je ne traverse pas une zone de guerre que je sache. Je me déplace dans un pays occidental. Et ce qui est frappant c’est que jamais un ami ne m’a demandé la même chose. Ce sont systématiquement les femmes. Par ce qu’elles savent, qu’elles se doutent, qu’elles anticipent. Sinon pourquoi elles demanderaient ça uniquement quand on rentre seule?

Et bien ça ne devrait pas être le cas. Nous sommes au XXIe siècle. NOUS DEVRIONS AVOIR UNE LIBERTÉ D’ACTION TOTALE.

C’est très bien les cours d’autodéfense mais ce n’est pas normal de devoir y avoir recours. Ce n’est pas normal d’avoir comme certaines dans leur sac une bombe laccrimo (je ne leur jette pas la pierre, pas du tout), de réfléchir à la manière dont on se vêtit. CAR LES HOMMES NE FONT PAS ÇA, N’ONT PAS À RÉFLÉCHIR À ÇA ET PIRE CERTAINS N’ONT AUCUNE CONSCIENCE DE TOUT ÇA. Quand tu leur en parles certains disent Ah bon? Tu es sûre?

Il y a aussi les filles qui nient. Qui se moquent de leur copine qui s’est fait mettre une main aux fesses. Qui disent Bah moi ça m’est jamais arrivé. Vraiment? Alors il sort d’où ce chiffre du Haut conseil à l’égalité entre les hommes et les femmes : « 100% des femmes ont déjà été harcelées dans les transports parisiens »? http://tempsreel.nouvelobs.com/societe/20150416.AFP5092/100-des-femmes-ont-deja-ete-harcelees-dans-les-transports-parisiens.html

À mon avis on peut étendre ce chiffre en dehors de Paris et à tous les lieux publics. Mais revenons à nos moutons, pourquoi certaines filles nient cela et pire nient l’expérience de leurs copines? Est-ce pour ne pas se retrouver assimilée à une victime (ce qui n’est jamais agréable)? Évidemment ce n’est jamais agréable. On préfère se sentir en contrôle de sa vie. Parce que le féminisme reste un gros mot? Que personne ne veut être associée à des geignardes-jamais-contentes (comme si les féministes étaient comme ça en plus, pfff)?

Dans tous les cas on ne devrait pas avoir parfois peur dans la rue. Pour ceux qui ne comprennent pas : imaginez si vous étiez le seul homme dehors tard le soir. Que partout il n’y avait que des femmes. Cela ne serait en rien menaçant. Mais ce serait un peu bizarre non? Des femmes en groupes ou seules, des cafés uniquement remplis de femmes (oui, je vois déjà les petits malins qui me diraient que ce serait chouette). C’est quand même plus sympa quand TOUT LE MONDE est représenté dans la rue. Alors voilà, moi je rêve d’un monde totalement égalitaire (sortez les violons) et par pitié même si un soir vous êtes un peu bourré, pas tout à fait en contrôle (même si ce n’est pas une excuse), LAISSEZ-NOUS TRANQUILLES. C’est tout. Nous sommes vos égales. Point final.

N.B : Je note quand même que je n’ai pas eu la même expérience dans d’autres lieux où j’ai vécu. La première fois où ça m’a frappée c’était à Glasgow, j’avais 21 ans et pour la première fois j’ai connu la liberté totale. C’était grisant. Ça a continué à Montréal, ah la joie de rentrer seule à 2h du matin en totale confiance. Cela c’est poursuivi en Nouvelle-Zélande quand je marchais seule à 6h du matin pour rejoindre le café où j’étais serveuse. Je ne dis pas que cela n’arrive jamais à d’autres femmes, juste je ressentais une atmosphère détendue. Changement d’atmosphère quand j’ai habité à Bruxelles (ville que j’adore et où globalement ça allait) ou en France (que ce soit en zone rurale ou urbaine d’ailleurs). Le pire, et de loin, ça a été en France (pays que j’aime bien pourtant) mais c’est aussi là où j’ai passé le plus de temps. Je ne me souviens plus de Genève.

Loin de moi l’idée de vouloir en tirer de grandes conclusions et de faire des pays anglo-saxons des paradis pour les femmes. Et à contrario des pays francophones des lieux hostiles. Ce serait trop simple. Je n’ai pas d’explication.

N’empêche que si un jour j’ai une fille, je ne veux pas qu’elle connaisse tout ça. Ça me paraît logique de choisir un lieu selon ces critères (même si ce lieu peut apporter d’autres désagrément, comme le rappel qu’on est étranger mais bref). Qu’elle puisse être libre, tout simplement. Un être humain à part entière.

Guide-conférencière, 34 ans (30 ans au moment des faits).


Je suis le genre de personne engagée.

Je suis le genre de personne engagée, militante, notamment pour les droits des femmes. Je suis beaucoup l’actualité et notamment celle du collectif « Nous toutes ». Comme beaucoup d’entre vous j’ai été victime de harcèlement sexuel avant que ça s’appelle comme ça. Bien sûr il faut prendre conscience de l’importance de mettre des mots sur des actes.
Plus jeune, je me souviens avoir été flattée qu’on me siffle ou qu’on me dise que j’étais « bonne ». Je n’ai pas été éduquée aux relations filles/garçons et à la protection de soi. J’ai été éduquée pour me protéger des gens bizarres, des gens dont on se méfie car potentiellement ils peuvent nous faire du mal. La réalité en est tout autre. C’est en tolérant les actes, les gestes et les paroles des gens dont nous sommes proches que nous nous perdons.
Pour moi ça a commencé par le fait d’accepter d’être identifiée par rapport à mon corps, j’étais « machine aux gros seins », pour tout le monde. Mes potes comme les étrangers. À partir de là, j’ai considéré que mon identité était celle-là : blonde, yeux bleus, forte poitrine. De ce que j’entendais des clichés de beauté, je rentrais, sans le vouloir, dans pas mal de fantasmes. Je me suis donc construite uniquement par le prisme de mon corps. Revendiquant mon physique comme l’atout numéro un de ma personnalité. Pensant, à tort que ma seule chance d’être aimée en retour par un homme serait pour cette raison. Évidemment ce raisonnement ne fonctionne pas, puisqu’il n’est pas basé sur l’esprit. Je n’arrivais donc pas à me faire aimer mais juste à me faire baiser. Toujours dans l’attente d’un petit dej’ le lendemain qui n’est jamais arrivé. Ce manque de considération de moi même m’a fortement détruit.
Et puis le temps a fait que j’ai compris certaines blessures. Le temps a fait que la culpabilité de se sentir comme une « Marie couche toi là » qui ne sera jamais appréciée pour plus que pour son physique est partie. Le temps a fait que j’ai rencontré des personnes qui m’ont aidé de différentes façons. À commencer par D. le premier homme de ma vie qui, au moment d’éjaculer n’a pas réussi et m’a confié que c’est parce que je l’intimidais. Bien sûr j’avais déjà été confronté à des pannes d’érections. Mais mes partenaires m’avaient toujours fait sentir que c’était en quelque sorte ma faute, je ne devais pas être assez bien pour eux.
Voilà ce que je ressentais en permanence, ce sentiment d’infériorité.
Je pensais que tout cela était derrière moi maintenant, j’ai réussi à me construire réellement et pleinement grâce à mon entourage et à mes nouvelles rencontres. Je vis en couple depuis plusieurs années de manière épanouie sur tous les plans. Et puis récemment « Nous toutes » a sorti une campagne sur ce qui est considéré comme un viol. Et en lisant les différents propos j’ai eu des flashs, flashs d’il y a longtemps mais flashs. « Si vous avez dit non et qu’il a insisté etc. c’est un viol » « S’il vous a fait l’amour dans votre sommeil. C’est un viol » etc.
Je suis incapable de décrire mon état d’esprit par rapport à cette réalité, par rapport à ce moment où je me suis dit « Wow, en fait, dans certains cas de ma vie sexuelle c’étaient des viols ». On voit cet acte comme quelque chose qui ne nous touche pas, parce que ce n’est pas arrivé dans la rue par un inconnu, parce que ce n’est pas cousin Arnaud qui a testé le sexe sur toi quand tu étais enfant.
Ça parait loin. Même à l’heure actuelle, il est difficile pour moi de me dire je me suis fait violée. Parce que déjà je ne m’en suis pas rendue compte, parce que l’homme qui m’a fait ça m’a dit que c’était complètement normal. Et je l’aimais bien, il n’apparaissait donc pas comme les méchants psychopathes violeurs d’enfants que me décrivait ma mère.
Mais pourtant c’est un fait. Un fait que j’essaye de minimiser. Je ne sais pas pourquoi je m’invente une espèce d’échelle du viol du pire au moins pire. Par rapport aux autres filles que je connais qui ont été abusées. En me disant que moi ça va je suis en bas de l’échelle. Et je pense que c’est le problème de nombreuses victimes. Outre le fait que la société a fait des femmes des êtres qui s’effacent. Je pense que nous nous disons, « allez ma grande, te plains pas y’a pire ailleurs ». Ce qui est vrai en soit ! Mais en se taisant on n’est pas solidaire des autres victimes qui cherchent elles aussi à être en bas de l’échelle des souffrances par rapport aux autres.

Responsable du service culture et sport d’une commune, 29 ans (14 à 24 ans au moment des faits).


Joseph

5 ans que ça s’est passé, 5 ans que, régulièrement, je ressasse ce qui s’est passé, 5 ans que j’essaie d’enlever cette culpabilité qui me colle à la peau.

Lorsque j’ai décidé de partir en Inde voyager seule, j’ai senti beaucoup d’inquiétude dans mon entourage. Celle-ci provenait principalement, qu’en tant que jeune femme, j’allais dans un pays où les conditions de ces dernières sont déplorables. On me parlait de harcèlements, d’agressions sexuelles… J’étais au courant de tout ça mais je voulais découvrir ce pays depuis mon plus jeune âge. Je désirais montrer que j’étais indépendante, que j’avais une envie de prendre du temps, seule, d’apprendre à mieux me connaître. Tout cela peut paraître bien naïf, ça l’est sûrement un peu mais c’est ce que je ressentais.

En février 2015, je suis donc arrivée dans l’État du Kérala dans le Sud de l’Inde. Un État qui est vu comme le plus sécurisé d’Inde et en avance sur beaucoup de questions sociétales.

J’ai commencé par deux semaines de travail dans une ferme, en campagne reculée de Calicut.
Avant d’y arriver, j’ai du prendre plusieurs bus et trains. Dans l’un d’eux, j’ai rencontré Joseph. Je me souviens très bien de son visage très doux, un cinquantenaire sans doute. Je vois qu’il a une alliance au doigt et ça me rassure. Il parle parfaitement anglais donc il est facile de converser. Le fonctionnement des trains est très différent de la France. Il propose donc de m’accompagner au prochain train. Son aide est précieuse et sa présence agréable. Il est pharmacien et taxi pour compléter son salaire, m’expliquera t-il. Il est passionné d’histoire. Il me donne sa carte de travail et m’invite à le contacter si je repasse dans les environs. Il pourra me faire visiter me dit-il. Il me met en garde en me disant de me méfier des homme indiens qui essaieront de m’arnaquer. Après l’avoir quitté, je me suis dis que c’était une belle rencontre, qu’il était gentil.

Après deux semaines magnifiques en pleine nature, je quitte la ferme pour commencer à visiter les environs. Je me dis que j’irai bien visiter Calicut et que ça pourrait être agréable d’être avec quelqu’un qui connaît bien la ville. Je contacte donc Joseph en espérant ne pas faire une bêtise.

Il vient me chercher en voiture à la sortie du bus. C’est à ce moment-là que je me suis mise toute seule dans la gueule du loup. C’est ce que j’ai ressenti pendant longtemps, plus maintenant, j’ai arrêté de me blâmer. Pendant une heure, on est dans sa voiture, dans une zone montagneuse et déserte. On croisera très peu de monde. Il est très étrange et me fait peur. Il n’est pas comme la dernière fois. Je me demande ce que je fais là. Il passe son temps à me demander si je ne suis pas effrayée d’être juste avec lui. Il me montre des vidéos de décapitation. J’essaie de changer de sujet mais il me ramène toujours à ces vidéos en insistant pour que je regarde. Il continue en me demandant si ça me fait peur. J’essaie de garder la face et lui dis que non mais je passe l’heure la plus longue de ma vie. J’ai envie de m’enfuir. A chaque fois qu’il entend ma réponse, il éclate de rire et me tape la cuisse. Je suis littéralement glacée mais ne dis rien.
A un moment on s’arrête près d’une falaise, la vue y est imprenable mais je n’arrive pas à profiter. Il insiste pour me prendre en photo, me demande de reculer un peu. Je suis proche du bord mais je n’ose pas le contredire. J’essaie de faire attention quand même. Il éclate de rire et me tape la cuisse en me disant que j’ai peur. En effet, j’ai jamais eu aussi peur d’être en présence de quelqu’un.

Je me rassure en me disant que arrivée à Calicut, je pourrai prendre un bus et partir loin. Mais arrivée en ville, il me dépose dans un hôtel et veut rester avec moi. Je n’arrive pas à m’échapper. Après plusieurs heures, j’arrive à lui faire comprendre que j’ai envie d’être seule. Je planifie de partir cette nuit et ne lui en dis rien. Il a prévu de venir me chercher le matin pour me faire visiter la ville. Le soir, j’essaie de me dire que partir en pleine nuit n’est sûrement pas la meilleure solution. Je décide d’attendre au petit matin avant qu’il n’arrive. Je passe une nuit horrible, je n’arrive pas à dormir. J’ai l’impression d’être enfermée. Je suis complètement tétanisée et n’arrive pas à partir. Je me sens terriblement stupide ! J’ai l’impression d’avoir laissé se passer cette situation sans rien faire. Il m’a fallu du temps avant de comprendre que j’étais littéralement paralysée à ce moment-là.

Le lendemain, il me fait visiter la ville, tout en me touchant les cuisses régulièrement, dès qu’il rit. Comme hier, je ne sais pas comment réagir donc ne fais et ne dis rien. La journée se poursuit puis précipitamment, il me dit qu’il faut qu’il rentre chez lui, que sa belle-mère est malade. Il me dépose dans le centre-ville, c’est la fin d’après-midi. On est dans sa voiture, il me dit qu’il a passé deux jours précieux. Il commence à me serrer la cuisse et à remonter vers mon sexe, je sens ses doigts au niveau de l’aine. J’ai les larmes aux yeux mais tente de les retenir. Je lui enlève sa main et ouvre la porte pour partir. Il me dit qu’il espère me revoir. Je ne lui dis pas que je ne souhaite plus jamais avoir à faire à lui.

Après son départ, je m’autorise à pleurer. Je passe de longues minutes, complètement sonnée en pensant à ces deux derniers jours. Je ne veux pas rester une seconde de plus dans cette ville. Je me sens terriblement seule. J’ai envie de rentrer en France mais je n’ai pas envie de devoir expliquer ce qui s’est passé. Je me sens fragilisée.
Même s’il est tard, je prends finalement un bus pour Allepey, un petit coin de paradis où je rencontrerai de belles personnes. Ça me donnera du baume au cœur et je déciderai de poursuivre mon voyage.

Pendant des années et encore aujourd’hui je repense à ce qui s’est passé, aux violences masculines que j’ai subi tout au long de ma vie. Je me souviens avoir 11-12 ans et rentrer du collège avec une copine. Un camion passe, on se fait klaxonner et siffler. En tant qu’enfant, ça m’avait interpellé mais je n’avais pas conscience que j’évoluais dans un monde d’hommes et que j’allais me le prendre dans la gueule de plus en plus.
Pendant des années, j’ai pensé que ça ne servait à rien de parler de ce qui m’était arrivé, que ce n’était pas grave par rapport à ce qu’avaient vécu certaines femmes, des copines, des collègues. Je l’ai donc tue mais je suis passée par des moments de colères extrêmes vis-à-vis des hommes. J’avais envie de me battre, physiquement, de taper chaque mec qui me touchait les fesses, qui m’insultait, qui m’arrosait de bières en rigolant et en m’insultant une fois de plus.
L’engagement féministe, le militantisme et la lecture m’ont fait un bien fou. Je ne me sentais plus seule, je comprenais qu’il fallait que je me déleste de cette culpabilité.

Médiatrice culturelle, 31 ans (26 ans au moment des faits).