Cols roulés, décolletés, style et sororité

Je ne ressens pas le besoin qu’une femme, quelle qu’elle soit, se permette des réflexions négatives — voire des réflexions tout court — sur mon style vestimentaire ou mon manque de style, sur son côté atypique ou trop classique, et encore moins concernant la hauteur de ma jupe, la profondeur de mon décolleté, ou le nombre de centimètres carrés de tissus que j’ai plaisir à mettre sur mon cul.

Les hommes dans la rue m’insupportent et m’importunent déjà suffisamment sur le sujet, sans avoir besoin que le sexe féminin vienne s’en mêler.

On m’a déjà dit que j’étais trop ou pas assez couverte, aguicheuse ou nonne. Un homme m’a traitée de pute un jour ou, passant près de lui, j’étais vêtue d’un pull à col roulé, d’une jupe longue et large, de bottes plates et d’un manteau oversize et très long. Comprenez à la longue à force de subir ce genre d’interventions, sorties de nulle part, ma colère et mon incompréhension.

Aussi quand une femme, que je connais bien ou peu, vient à moi pour se permettre de me donner un avis que je n’ai pas sollicité, c’est la goutte d’eau de trop qui fait tout déborder.

Le style et les vêtements sont du domaine du goût et donc un rapport personnel à soi-même et au monde. Certes, ceux-ci sont influencés par le jus sociétal dans lequel nous baignons, mais aussi par nos proches, la publicité, internet et les réseaux sociaux également, nos convictions personnelles et religieuses, en bref tout ce qui nous entoure, il n’en reste pas moins que celui-ci s’apparente bien au domaine de l’individuel.

Quel intérêt alors de se permettre d’aller donner un avis non demandé, puisque la femme en face à qui vous vous permettez d’imposer cela s’en fout comme de l’an 40 (à moins de tomber sur une personne faible ayant besoin d’une validation pour son ego) ?

Beaucoup d’hommes, mal éduqués et/ou sans conscience, considèrent les femmes dans l’espace public comme un objet ; quoi de plus normal de leur part de se permettre de les commenter ? Sachant que les rues et les bureaux sont perçus par ces messieurs comme des devantures Ikea où il fait bon de faire du lèche-vitrine, de pouvoir à loisir y reluquer et choisir leur prochain meuble de compagnie ou décoration pour leurs salons et leurs lits (plus souvent pour leurs simples fantasmes puisque la drague de rue ne marche pas tellement en réalité), il est difficile de faire semblant de ne pas s’attendre à ce comportement dégradant et aussi de ne pas être surprise de les voir se comporter de la sorte.

Pourquoi, alors, dans ce cadre de vie déjà fortement agressif et ô combien agaçant, certaines femmes s’y mettent-elles aussi ? Haine de leur propre sexe, bêtise, manque d’éducation, jalousie, problème de manque de recul et égocentrisme leur faisant croire qu’elles sont seules détentrices du bon goût ? Probablement un savant mélange d’un peu de tout. Pour être honnête, la réponse m’importe peu, mais la moutarde, qui me monte déjà en permanence au nez à devoir subir les saillies verbales de ces messieurs, n’a nul besoin d’être épicée par des femmes qui, stupidement, y ajoutent une couche tout en manquant ainsi clairement d’intelligence et de sororité.

Pour ma part, je ne ressens pas le besoin qu’on valide le contenu de ma garde-robe. Pourtant rien ne me chagrine autant que de voir des femmes avoir envers des sœurs ce genre de comportement avilissant. Le sujet me fâche bien plus que lorsque la remarque malvenue sort de la bouche d’un être masculin cisgenre.

Ces femmes ont-elles conscience de jouer le jeu du patriarcat en passant leurs journées à se tirer dans les pattes et à se bouffer le nez pour un maquillage ou de bout de chiffon qui leur déplaît ?

Quelle merveille que cela, grâce à ces femmes, bien trop nombreuses, les hommes pourraient même ne plus avoir besoin de s’y adonner, puisque les femmes entre elles se chargent déjà de se rabaisser. Comment ne pas les entendre ricaner quant par exemple à la cantine leurs collègues de sexe féminin, adeptes des mini-jupes, mais qui trouvent cependant obscène les décolletés, passe leurs temps à faire des réflexions insultantes sur celles qui osent en arborer, faisant d’elles des sales chaudasses qui osent en porter.

Comment ne pas s’énerver et réussir en retour à ne pas leur claquer mon plateau-repas en pleine face, quand elles pensent clôturer le débat en traitant de salopes ou de putes ces femmes qui tout simplement n’ont pas les mêmes goûts et dégoûts qu’elles, et qui je le rappelle ne leur ont rien demandés ?

Pour ma part, j’ai trouvé ma parade : quand un homme me parle de mon style, je me contente de le toiser du regard, puis de tourner le dos et de l’ignorer, mais quand une femme me fait de même, je la défonce verbalement et je l’enfonce en lui parlant de son manque d’intelligence et du concept de sororité. Puis je clos la conversion en la remerciant ironiquement, car c’est grâce à elle, en partie, que nous n’arrivons toujours pas obtenir le respect de la société et l’égalité. En général, ça suffit à les moucher. Pas sûre pour autant que cela fasse chemin en elles et qu’elles ne vont pas continuer.

Alors par piété, mesdames, quand vous croisez une femme dans un style qui ne vous convient pas, et bien pensez le haut et fort dans votre tête si cela a pour vous un quelconque intérêt, mais avant tout apprenez à vous la boucler. Ainsi nos cols roulés, nos mini-jupes, nos décolletés, nos serre-tête en velours, nos burkinis et nos seins nus seront bien gardés.

Rebecca Rotermund, 34 ans, auteure.


Atouchement de rue

Chapitre I – Comme une pression entre mes fesses

Milieu d’après-midi. Je sors du métro. Je suis en avance pour ma réunion, détendue, je peux m’évader. Casque sur les oreilles, je me dirige mécaniquement vers l’escalateur qui monte vers l’extérieur. ma musique et mes pensées me plongent dans un univers qui me déconnecte de mon environnement. Je perçois sans relever ce qui se passe autour de moi… Je suis seule, comme un milieu d’après-midi en semi-confinement, mais ça je ne m’en suis rendue compte que plus tard…
Je m’arrête au milieu de l’escalateur pour rouler ma clope. Je me réveille petit à petit de mon univers quand je commence à sentir une gêne, entre mes fesses par dessus ma culotte, mon collant et ma robe… comme une pression légère… il m’a fallu 3 secondes pour me retourner. Dans ce laps de temps je pense d’abord à mon sac à dos, une de ses lanières, ou tout autre chose, accidentelle et sans volonté, qui se serait retrouvé contre mes fesses, par hasard. Puis en me décalant légèrement, de quelques infimes millimètres, je sens que cette pression, à cet endroit là, ne relève pas d’un contact égaré. Je me retourne, et je l’ai vu… pas son visage, il a tourné la tête vers le bas de l’escalateur… mais il est allongé sur le côté, accoudé à la marche juste derrière moi. Cette image est placardée contre l’intérieur de mes paupières, pourtant je ne sais même pas si j’ai redessiné ses vêtements, si cette image est une photo réaliste ou une peinture recomposée. Je vois une doudoune noire cirée, mais ce que je vois à ce moment là est semblable à la première vue embuée du matin, en ouvrant les yeux.
Je décolle le casque de mon oreille gauche, me laissant à peine assez d’ouïe pour entendre ma propre voix et je dit « HO! » ou « ho » je ne sais pas, je me suis à peine entendue… ça fait longtemps que je prépare tout un stock de réactions à avoir dans ce genre de situation. Comme un paquet de cartes « contre-agression » dans lequel piocher parmi un panel d’attitudes outrées et révoltées. Je sais très bien ce qui vient de se passer, mais je ressens juste de l’agacement. Je sais ce que je viens de vivre, je peux le nommer immédiatement « on m’a touché les fesses » mais je ne le pèse pas encore. Il se retourne, dévoilant son visage greffé d’un sourire transperçant son masque, s’il en a un. Je monte rapidement l’escalateur. Sans courir, mais en tapant des pieds, en grommelant, en soufflant, je lâche un « va te faire foutre » que je ne fais pas résonner plus loin que le tissu de mon masque… Je me retourne plusieurs fois vers lui, peut être 2 fois… lui montrant mon agacement. C’est tout ce que j’ai ressenti, pendant cet événement d’une faible quinzaine de secondes: de l’agacement… lui a gardé ce sourire dégueulasse ! Et moi j’ai semblé lui dire « c’est vraiment pas drôle ! »… cette réaction est totalement minimaliste par rapport au niveau de colère et de révolte que j’aurais du ressentir instantanément. Ce n’est pas agaçant, c’est scandaleux!
Dans la rue je marche vite, les points serrés. Ces quinze secondes défilent en boucle dans ma tête accompagnées de cette phrase en voix off « on m’a touché le cul! On m’a touché le cul! »… et au fil de mes pas claquant sur le sol, je pèse ce que je viens de vivre… non, de subir! Mon cœur frappe ma poitrine. Mes yeux, les muscles de mon front et ma mâchoire se resserrent, je pleure. Je sens, entre mes fesses, une tache noire, comme une blessure indolore. Cette zone est momentanément contaminée: elle ne m’appartient plus, j’ai honte de la sentir… en même temps la colère monte et je m’insurge contre ce premier ressenti. Je n’ai pas à éprouver la moindre honte!

Chapitre II – Le contre-coups

En arrivant, j’explique immédiatement à mes collègues ce que je viens de vivre. Enfin, les mots « on m’a touché le cul » sont articulés par mes lèvres et animés par le son de ma voix, pas juste ma voix intérieure en boucle. Je tremble, j’ai le souffle court, je me sens déjà un peu réconfortée mais enragée. Elles me conseillent de porter plainte: même si je ne sais pas décrire l’agresseur, il y a des caméras! Je m’y résous très rapidement: après la réunion, j’irai illico au commico!
Ce temps me paraît interminable. Je brûle d’envie de tout expliquer aux flics pour obtenir réparation. J’ai un profond sentiment d’injustice de subir les séquelles d’une atteinte portée à ma personne, alors que dans l’autre camps, il y a eu ce sourire pervers et comme répercussions, certainement la satisfaction de s’être bien rincé l’œil et d’avoir pu se le permettre sans se faire remettre à sa place.
Pendant tout ce temps de réunion, je suis également absente, déconnectée de moi-même par moment. Alors que tout le monde parle orga, protocole sanitaire… je me sens toute petite, mon corps tout étroit. Je serre mes genoux et frotte chacune de mes deux épaules de la main opposée, comme pour me cajoler. Je suis abasourdie.

Chapitre III – Illégitime ?

En chemin pour le commissariat, je toise chaque personne qui passe, qui traverse, que je croise, assise sur un banc, sur le trottoir d’en face… Mon sang circule mal dans mes jambes, malgré mon pas lourd et décidé, j’ai les mollets endoloris jusqu’aux chevilles. Plus j’approche du commissariat, plus je sens l’urgence d’atteindre la porte d’entrée, comme s’il y avait un danger immédiat, là, juste derrière moi et que j’allais pouvoir m’y réfugier juste à temps, à une fraction de seconde près. Quel leurre ! Moi qui suis loin d’être pro-force-de-l’ordre, je me retrouve à projeter sur le commissariat un besoin imminent de refuge.
Je sonne à l’interphone, vite, vite il faut que je rentre on va me rattraper. « Je viens porter plainte pour attouchement ». On m’ouvre. Puis: « c’est pourquoi expliquer nous », « on va prendre votre carte d’identité », « patientez ici », « suivez-moi dans mon bureau », « asseyez-vous sur cette chaise ».
En fait, je me sens tout au temps seule, et livrée à moi-même, devant reposer sur ma propre force à ce moment là. J’ai parlé distinctement, la tête haute. Même si je m’étais mise à pleurer, je ne suis pas sûre que j’aurais eu le droit à une once d’empathie. Qu’importe ! Ce n’est pas de ce dont j’ai le plus besoin. Et je ne suis pas au bout de ma sidération…
Viens la question « avez-vous des éléments pour décrire l’agresseur? ». Je réponds négativement. Le policier me regarde avec un regard effaré, en levant les sourcils, haussant les épaules et levant les bras pour finalement faire retomber ses mains sur ses cuisses. Il me dit avec un dédain, d’un ton plein de reproches: « bah oui mais là vous voulez qu’on fasse quoi ! Si vous savez même pas à quoi il ressemble ». J’ai imité son geste en le caricaturant et j’ai répondu avec le même mépris « regardez les caméras, essayez quoi! Au mieux! ». D’un air clairement soulé me disant que les caméras de toutes façons on voit rien, puis c’est compliqué de les avoir… j’insiste. Il finit par tenter d’appeler l’agence de transport en commun, qui ne répond pas. Il faudra donc attendre qu’ils envoient les vidéos de surveillance par mail.
« Je vais quand même prendre votre plainte » QUAND MÊME !? Ouahou! merci! S’en suivent donc toutes les formalités juridiques et la longue rédaction du procès-verbal. Première étape pour m’identifier sur la vidéo: détailler ma tenue. Il décrit les motifs de ma robe et, cherchant à en détailler la coupe du regard, il me demande de me lever. Je me suis exécutée à la tâche, comme par défi, me disant « tu vas voir que ma robe n’est pas trop courte, que je ne suis pas responsable ». Je me tiens droite devant lui. Les deux pieds fermement ancrés dans le sol, les points serrés et la tête légèrement relevée, je le regarde de haut. Son regard examinateur me scrute, à droite, puis en haut, puis plus à gauche… et il récite ce qu’il va noter : « veste en jean bleue », « collants noirs », « cheveux mi-longs »… je suis mal à l’aise, mais je sais que l’inconfort de cette situation ne relève pas de mon propre fait.
Après une longue difficulté à trouver l’infraction adéquate: au départ « agression sexuelle » mais, il n’y a pas de sous-catégorie « attouchement », elle aurait peut être été déplacée… donc de disponible, il y a « atteinte à la dignité », « voyeurisme sur la voie publique »… et pioche ton infraction! Le policier me dit qu’il cherche une catégorie liée aux transports en commun. Je finis pas lui dire « mais simplement agression sexuelle, ou attouchement ça va pas ? ». Il me répond que si on va partir là-dessus. J’ai l’impression d’être au supermarché. Je finis par prendre connaissance de la suite des démarches, à savoir, s’ils ne parviennent pas à identifier « l’homme », « l’individu », « la personne »… ( heu… non ! L’agresseur, l’accusé en fait ! Voilà comment devrait l’appeler le policier ), je n’aurais probablement pas de nouvelle. Vont-ils au moins essayé de regarder ces vidéos de surveillance ?
Une fois le compte-rendu signé, l’homme me ramène presque jusqu’à la porte, me dit « au revoir madame ». Je suis sortie du commissariat avec aucune certitude, aucun soulagement réelle… il m’a dit que si je revois l’individu, le mieux à faire et de le suivre discrètement et d’appeler la police. Ça sera certainement le dernier de mes réflexes, parce qu’ils ont juste prouvé leur incapacité à prendre en considération la gravité de cet acte, et à m’accorder de la crédibilité. Je n’attends plus d’eux pour me rendre justice, pour résister.

Chapitre IV – Parole libérée

Il est 3h du matin et je n’arrive pas à trouver le sommeil. Trop animée par le besoin de cracher sur le papier cet événement pour qu’il ne m’appartienne plus. J’ai eu besoin de me déposséder de lui, et d’en faire un récit, ou plutôt un vrai cri! Il est trop lourd à porter, et je n’ai pas à le porter, je le sais.
Ma plainte ne donnera certainement aucune suite mais je me sens déjà un peu mieux, je suis moins en alerte constante, je vais peut être pouvoir trouver le sommeil. Il faut, car demain, à 7h30, en sortant du métro pour aller au boulot, je me trouverai à nouveau sur la scène du crime: celui d’avoir étranglé puis dérobé l’intégrité de MON corps. »

Joanna, 22 ans, animatrice en centre de loisirs.