Soupe de Nibards

L’été, c’est la guerre. Une guerre sale, un combat d’office inégal. Les corps de femme sont encore plus soupesés, jaugés, jugés. La chair dénudée devient de la viande offerte, ou qui gêne, pour les personnes mal éduquées. Problème de notre monde judéo-chrétien qui sexualise à tout va la nudité.

Un téton qui se devine sous un tee-shirt, des manches courtes ou inexistantes, des cuisses et des épaules découvertes qui affrontent la rue et on réduit les femmes encore plus à leurs culs.

La chaleur frappe le bitume, la bêtise des passants nous gifle en pleine face. On se reçoit en permanence leur frustration sexuelle et leur amertume. Les trottoirs et l’espace public, à de trop nombreux endroits, deviennent des lieux de non-droits.

On frissonne à l’idée de déambuler seule, on essaie de ne pas penser à l’avance à cette idée qu’on va forcément se faire accoster et emmerder. Alors, souvent, on réfléchit longuement à nos vêtements, à l’impact d’une peau qui aurait le – faux – culot d’en montrer trop.
Souvent on préfère encore crever de chaud. Et puis on se résonne, on se dit merde, et que même l’hiver en col roulé on se fait déjà agresser. Alors on hausse les épaules et d’ailleurs on les sort pour les faire bronzer.

En ville, il y a encore la barrière, presque protectrice, de tenter de se croire pas totalement en zone hostile. Mais quand la plage ou les points d’eau pointent le bout de leurs nez, quand il s’agit de passer « l’épreuve du maillot de bain », celle de s’assumer, il faut encore y additionner le problème de l’affrontement cru entre la nudité et le manque d’intimité. Parce qu’on vit avec des idiots conditionnés pour tout sexualiser.

On laisse sur nous, enfin sur les plus courageuses, quelques centimètres carrés de tissus bien placés, parce qu’il faut protéger nos organes sexuels ou qu’on considère comme sexués. Parce qu’on fait tous comme si on était les seuls à en être équipés, parce qu’on a un vrai problème avec la nudité.
D’ailleurs les moins téméraires n’osent même pas franchir le cap, et restent à crever de chaud et à ne pas en profiter, par peur des railleries, par complexes factices, que la société créée de toutes pièces, qui nous rendent toutes plus ou moins dysmorphophobiques.

Si en plus le corps n’est pas normé, ne correspond pas aux canons à la ramasse de la beauté, on est sûre d’être à la fois moquée et agressée, par des dragueurs à deux doigts d’être des violeurs. Oui les deux doigts qu’ils rêvent de nous coller quand ils nous regardent passer, quand ils viennent s’installer sur le sable uniquement pour mater, dans l’espoir de consommer. À défaut, à cause des échecs perpétuels qu’ils provoquent eux-mêmes avec leurs comportements dégradants, ils se rincent l’œil en nous versant tout leur trop-plein de rancœur et de saleté. Ça finit souvent en pugilat verbal, en mots qui, si on y est sensible, peuvent faire très mal.

Difficile de trouver une zone neutre et bienveillante, impossible d’ailleurs seule de profiter de son maillot de bain. On ne sait jamais, maman et mémé nous l’ont suffisamment répété, les générations et la fausse modernité n’ont rien changé ; et puis au fond, on sait ce qu’on risque, on a connaissance en tant que femme qu’on ne sait jamais ce qui pourrait nous arriver.

Dans la rue comme à la plage, la liberté pour le corps des femmes se fait désirer. On nous demande d’être belles à en être irréelles, de se montrer et puis on se fait insulter. Le corps des femmes est un objet, on a tendance à oublier qu’il y a un être humain dedans, une personne qui ne fait qu’exister, qui n’est pas là pour exciter.

On nous demande de nous entretenir, d’être normée, mais attention, il faut aussi veiller à ne pas outrepasser : il ne faut pas montrer qu’on s’aime (pour) soi-même et qu’on se foute du regard masculin, qu’on existe sans, qu’on n’y porte pas d’attention. Il ne faut pas faire ressentir notre désintérêt ni notre dédain.

Il faut être belle, mais fragile. Ne pas s’assumer, montrer que l’on attend l’approbation des mâles qui ne se posent à ce sujet pas vraiment de questions. Attention, à celles qui oseraient afficher qu’elles vivent leur demi-nudité pour elles-mêmes, et non pas pour le regard de l’homme, et pire encore sans sourciller sur le sujet : il y aura des rebuffades à la clé.
Parfois même une amende pour celles qui oseraient dévoiler un téton qui devrait s’excuser d’exister. On nous demande d’être des jolies choses esthétiques pour l’autre sexe, mais surtout pas d’en profiter pour nous aimer, interdit d’avoir envie simplement et librement d’exister.

Des corps de femme en maillot qui nagent avec plaisir dans l’eau et c’est une soupe de nibards sur le menu de ceux qui ne voient les femmes que comme des objets sexualisés.
Un peu trop de bien être, d’amour pour soi-même, d’acceptation et de bienveillance envers nos corps, un short court ou un topless, et tout en rêvant de nous culbuter, on nous punit pour un peu de peau qui se montre quand il fait chaud.

La femme a un corps et des tétons. Quel culot !

Rebecca Rotermund, 34 ans, auteure.