Oxygène anxiogène & harceleurs masqués

Depuis le début du confinement je sors peu. Uniquement par obligation, pour faire les achats de premières nécessités. Je reconnais que l’espace public, au vu de mon caractère, ne me manque que très peu, même si flâner le nez au vent, pour regarder architecture, façades et les oiseaux gazouillants, est un plaisir dont l’absence se fait sentir. Voilà des semaines que je ne mets plus le pied dehors que pour le primordial.

Je n’ai jamais été à l’aise dans l’espace public. Enfin, depuis que j’ai des seins. Enfant j’étais peu sociable, mais aller marcher ou faire du vélo me ravissait. Dès mon adolescence, à force de me faire harceler, j’ai commencé très vite à ne plus être capable, pleinement, d’apprécier mes sorties, à ne plus savourer ; occupée que j’étais à repérer très vite et de très loin les harceleurs que je risquais de croiser. Vigilante en particulier envers ceux qui avec leurs comportements insistants et insultants me donnait l’impression d’être de potentiels ravisseurs et violeurs. J’ai appris à me positionner toujours de façon à avoir une porte de sortie. Je sentais qu’avec certains un refus, concernant leur intérêt pour ma petite culotte, aurait pu me coûter des crachats, des contusions, ma dignité ou la vie.

On connait tous, depuis quelques années, grâce à ses femmes qui ont enfin osé déverrouiller le sujet, en le racontant ou le filmant, ce phénomène du harcèlement de rue, qui réduit les femmes à du gibier, dès qu’elles mettent un soulier à l’extérieur de leur maisonnée.

Moi, depuis la fin de mon enfance, je me méfie, je reste aux aguets en permanence. Je ne relâche mon attention qu’un peu et uniquement quand je suis accompagnée, car lorsque l’on est plusieurs, pour les harceleurs, les proies deviennent plus difficiles à agresser.

Dès le début du confinement j’ai respecté les règles sanitaires : sortir à minima et surtout sortir seule. Je ne me suis jamais autant sentie aussi insécure en pleine journée. Peu de monde dans la rue, fatalement une facilité pour les hommes mal éduqués de venir m’interpeller en toute impunité, avec personne pour m’aider. J’ai redoublé d’attention et d’appréhension. Je me suis consolée en me disant que ça irait mieux quand nous pourrions ressortir une fois la pandémie passée, ou du moins une fois le déconfinement annoncé. Alors que ce « mieux » ne serait que l’acception de ce qui est une norme approuvée actuellement dans notre société. Mais ça je ne voulais pas me l’avouer.

Je vis en France, et le déconfinement a commencé, libérant les habitants, ainsi que les fauves privés depuis des mois de pourvoir harceler. Je continue à n’aller dehors qu’en cas de nécessité, (courses et travail), et déjà en une semaine, je me sens flouée. Les chasseurs en manquent sont lâchés et maintenant, pour la plupart, masqués. Il apparaît que je suis encore moins en sécurité. L’espace public, en raison de mon sexe, continue à être régulièrement une agression, quand j’ai besoin de l’utiliser.

Les hommes qui m’abordent – de manières plus ou moins agressives, grossières et insistantes – n’ont plus de visages, juste des yeux et une voix étouffée, pour me faire savoir que je suis à leur goût et qu’ils aimeraient bien pouvoir me sauter. Maintenant camouflés, je ne peux plus les décrire ni les décrypter, ou juste retenir leurs visages, pour passer au large quand je vais les recroiser, pour mieux les éviter.

Je n’y avais pas songé, je ne sais pas pourquoi je ne m’attendais pas à les revoir ces êtres pour moi d’un autre siècle, ces hommes malveillants mal éduqués, qui pensent encore que les femmes sont des femelles à venir saillir et salir sous leur volonté. Dans ma tête, j’avais dû les refouler, ces mecs qui pensent, dur comme fer, qu’un cul dans la rue mérite son dû.

Bécasse, j’ai osé croire que le combat du l’écologie, du climat et la lutte contre la pandémie, les auraient rendus sages, inoffensifs, car préoccupés et stressés par ces plus importants sujets, tels que la survie de la planète et de l’humanité. Que nenni, ce mirage est fini.

Je voudrais bien pouvoir me concentrer sur le fait que notre société de consommation doit évoluer, mais à la place, j’en suis encore à lutter contre le fléau du sexisme qui n’a pas bougé.

Le monde est devenu encore plus anxiogène. Quand je dois aller dehors, sous mon masque j’ai l’impression de manquer d’air, mes respirations me semblent devenir délétères. Avec mon visage entravé, pour ma propre sécurité, c’est déjà comme si l’oxygène et la liberté, ligués, me narguaient, après toutes les nécessaires privations des semaines passées, à venir et qui vont durer.

Sous mon bout de tissu homologué, je suis comme prise dans un tourbillon, je valse entre la peur du virus et celle, comme pour beaucoup de femmes et comme toujours, de l’agression.

Mais, eux, sous leurs masques, ces harceleurs de rue, en rut comme jamais, se sentent sans doute encore plus protégés, par cet anonymat, de leur méfaits.

Rebecca Rotermund, 34 ans, auteure.