L’espace public n’appartient pas aux femmes.

L’espace public n’appartient pas aux femmes.

J’aimerais écrire sur des sujets légers, rigolos. Participer à rendre les gens plus heureux. Et parler de sujets qui ne fâchent pas car ce serait plus simple. Je n’aime pas trop le conflit. Et comme tout le monde j’aime bien me marrer.

Mais voilà, comment on fait pour parler sujets rigolos quand on se fait siffler dans la rue, quand on vous crache des mots très, très crades? Quand parfois on marche de nuit (19h portant) pendant 30 min en croisant seulement des hommes en groupe? Et bien, on fait semblant d’admirer le ciel, un bâtiment, de regarder son portable et surtout de ne jamais croiser leur regard. Car on n’est pas Despentes (qui a bien le droit de penser ce qu’elle veut et d’agir en conséquence, là n’est pas la question), on n’est pas prête à ce qu’un truc nous arrive. Car on le sait qu’on ne s’en remettrait pas. Rien qu’un sifflement nous est insupportable. Je suis un être humain à part entière et je veux l’ÉGALITÉ TOTALE. JE VEUX ME PROMENER TARD LE SOIR, UN COUP DANS LE NEZ CAR J’AI TRINQUÉ AVEC DES CO-PAINS-PINES SANS ME SOUCIER DE COMMENT JE VAIS RENTRER. NE PAS AVOIR PEUR DES PAS DERRIÈRE SOI, NE PAS SURSAUTER, SE FAIRE DES FILMS. AVOIR L’ESPRIT EN PAIX COMME UN HOMME, SE MOUVOIR COMME UN HOMME, ÊTRE TOTALEMENT LIBRE. Je les envie un peu ces hommes. Car même s’ils subissent des discriminations classistes, racistes ou liées à leur orientation sexuelle, même s’ils ne correspondent pas à ce que la norme attend, s’ils sont petits et gringalets, la rue leur appartient. ON VEUT AUSSI QUE LA RUE NOUS APPARTIENNE. SANS AVOIR À LE RÉCLAMER. Et c’est pour ça que je refuse que mon copain m’accompagne partout, que je sors quand même, que je tiens à vivre ma vie normalement.

Alors on met en place un tas de petites stratégies personnelles. Toujours avoir un livre sur soi dans les transports pour plonger le nez dedans (bon, on aime vraiment lire aussi hein), vérifier qu’on n’est pas la seule femme dans le wagon, changer de trottoir au besoin. Avoir l’air fâchée, froncer les sourcils (Je ne sais pas si ça marche, j’ai l’impression que oui. Surtout ne pas donner l’impression qu’on peut discuter avec moi).

Et encore là c’est l’hiver et je sens une différence. C’est plus facile de passer incognito avec mon gros manteau long plutôt qu’en robe d’été.

En fait ce qui est terrible c’est que les hommes dans la rue, particulièrement le soir, particulièrement en groupe, se transforment en masse informe menaçante. Je le sais pourtant que parmi il y a des gars adorables, progressistes, sûrement même des féministes. Mais dans la ruelle vide où il n’y a qu’eux et moi, je n’ai qu’une hâte c’est de retrouver une rue plus achalandée. Et ça m’énerve que des hommes profondément sympathiques se retrouvent, de par cette situation, dans le bloc des pas qui retentissent derrière moi.

Le pire, je crois, c’est quand je vais chez mes parents par le train de banlieue. Le pire c’est le train semi-direct. 1h coincée avec toutes sortes de personnes pas toujours nettes. Attendre avec impatience d’arriver. Mais une fois à la gare ce n’est pas mieux. Vous avez remarqué vous que souvent les places autour des gares peuvent être très glauques? (On n’est pas ici dans un problème uniquement français, j’ai observé la même chose en Suisse et en Belgique, sûrement une histoire de lieu de transit avec toutes sortes de passages mais bref, passons). Donc une fois à la gare il faut attendre le bus dans un lieu hostile. Bah oui, pour moi, si dans un espace public il y a peu de femmes, l’endroit ne devient pas très accueillant pour moi. Donc entre le train et le bus, ça fait en moyenne 1h30 de sentiments un peu (parfois très) stressants. ET BAH ENCORE UNE FOIS, IL NE DEVRAIT PAS Y AVOIR DE STRESS. C’est pour ça que je refuse parfois d’être accompagnée, que je continue à me déplacer normalement. N’empêche que ce n’est pas toujours agréable.

Et si je fantasme tout ça pourquoi est-ce quand je rentre seule, tard, mes copines et sœurs me demandent de les prévenir que je suis bien rentrée? Je ne traverse pas une zone de guerre que je sache. Je me déplace dans un pays occidental. Et ce qui est frappant c’est que jamais un ami ne m’a demandé la même chose. Ce sont systématiquement les femmes. Par ce qu’elles savent, qu’elles se doutent, qu’elles anticipent. Sinon pourquoi elles demanderaient ça uniquement quand on rentre seule?

Et bien ça ne devrait pas être le cas. Nous sommes au XXIe siècle. NOUS DEVRIONS AVOIR UNE LIBERTÉ D’ACTION TOTALE.

C’est très bien les cours d’autodéfense mais ce n’est pas normal de devoir y avoir recours. Ce n’est pas normal d’avoir comme certaines dans leur sac une bombe laccrimo (je ne leur jette pas la pierre, pas du tout), de réfléchir à la manière dont on se vêtit. CAR LES HOMMES NE FONT PAS ÇA, N’ONT PAS À RÉFLÉCHIR À ÇA ET PIRE CERTAINS N’ONT AUCUNE CONSCIENCE DE TOUT ÇA. Quand tu leur en parles certains disent Ah bon? Tu es sûre?

Il y a aussi les filles qui nient. Qui se moquent de leur copine qui s’est fait mettre une main aux fesses. Qui disent Bah moi ça m’est jamais arrivé. Vraiment? Alors il sort d’où ce chiffre du Haut conseil à l’égalité entre les hommes et les femmes : « 100% des femmes ont déjà été harcelées dans les transports parisiens »? http://tempsreel.nouvelobs.com/societe/20150416.AFP5092/100-des-femmes-ont-deja-ete-harcelees-dans-les-transports-parisiens.html

À mon avis on peut étendre ce chiffre en dehors de Paris et à tous les lieux publics. Mais revenons à nos moutons, pourquoi certaines filles nient cela et pire nient l’expérience de leurs copines? Est-ce pour ne pas se retrouver assimilée à une victime (ce qui n’est jamais agréable)? Évidemment ce n’est jamais agréable. On préfère se sentir en contrôle de sa vie. Parce que le féminisme reste un gros mot? Que personne ne veut être associée à des geignardes-jamais-contentes (comme si les féministes étaient comme ça en plus, pfff)?

Dans tous les cas on ne devrait pas avoir parfois peur dans la rue. Pour ceux qui ne comprennent pas : imaginez si vous étiez le seul homme dehors tard le soir. Que partout il n’y avait que des femmes. Cela ne serait en rien menaçant. Mais ce serait un peu bizarre non? Des femmes en groupes ou seules, des cafés uniquement remplis de femmes (oui, je vois déjà les petits malins qui me diraient que ce serait chouette). C’est quand même plus sympa quand TOUT LE MONDE est représenté dans la rue. Alors voilà, moi je rêve d’un monde totalement égalitaire (sortez les violons) et par pitié même si un soir vous êtes un peu bourré, pas tout à fait en contrôle (même si ce n’est pas une excuse), LAISSEZ-NOUS TRANQUILLES. C’est tout. Nous sommes vos égales. Point final.

N.B : Je note quand même que je n’ai pas eu la même expérience dans d’autres lieux où j’ai vécu. La première fois où ça m’a frappée c’était à Glasgow, j’avais 21 ans et pour la première fois j’ai connu la liberté totale. C’était grisant. Ça a continué à Montréal, ah la joie de rentrer seule à 2h du matin en totale confiance. Cela c’est poursuivi en Nouvelle-Zélande quand je marchais seule à 6h du matin pour rejoindre le café où j’étais serveuse. Je ne dis pas que cela n’arrive jamais à d’autres femmes, juste je ressentais une atmosphère détendue. Changement d’atmosphère quand j’ai habité à Bruxelles (ville que j’adore et où globalement ça allait) ou en France (que ce soit en zone rurale ou urbaine d’ailleurs). Le pire, et de loin, ça a été en France (pays que j’aime bien pourtant) mais c’est aussi là où j’ai passé le plus de temps. Je ne me souviens plus de Genève.

Loin de moi l’idée de vouloir en tirer de grandes conclusions et de faire des pays anglo-saxons des paradis pour les femmes. Et à contrario des pays francophones des lieux hostiles. Ce serait trop simple. Je n’ai pas d’explication.

N’empêche que si un jour j’ai une fille, je ne veux pas qu’elle connaisse tout ça. Ça me paraît logique de choisir un lieu selon ces critères (même si ce lieu peut apporter d’autres désagrément, comme le rappel qu’on est étranger mais bref). Qu’elle puisse être libre, tout simplement. Un être humain à part entière.

Guide-conférencière, 34 ans (30 ans au moment des faits).