Le préjudice moral que Herval Abreu a causé dans ma vie est profond.

Le préjudice moral que Herval Abreu a causé dans ma vie est profond.

Être artiste, actrice, dans un environnement professionnel extrêmement compétitif est une « tâche ardue, difficile, une lutte constante ». Ma référence à Virginia Woolf est lié à ça. À la question de se faire un chemin dans un monde aussi abstrait et subjectif que le théâtre et dans un autre moins subjectif mais plus compétitif comme la télévision. Les insécurités sont nombreuses car on dépend – ou du moins c’est ce qui se passe – du regard des autres, de la décision des autres sur ce que l’on projette en tant que personne et en tant que professionnel. Dans le jeu de subjectivités, parfois vous perdez et parfois vous gagnez. C’est cela qui arrive, par exemple, dans les auditions pour le théâtre ou dans les castings pour la télévision et le cinéma. On aspire plus que tout au monde réussir, surtout si l’on se connecte profondément avec la proposition du personnage. Et tout se joue en un instant !

Ma rencontre avec Herval Abreu, directeur de téléseries au Chili, a lieu à un moment extrêmement décisif de ma vie professionnelle. Alors que j’étais encore à l’école de théâtre, j’avais réussi à me positionner professionnellement en tant que comédienne, en obtenant la reconnaissance du public et de la critique lors du 4ème Festival de Dramaturgie chilienne. J’avais réussi à avoir le premier rôle de la pièce dans un processus normal de sélection : audition, puis répétitions et présentation au public. Cet événement m’a énormément aidé à grandir, à surmonter mes peurs et mes insécurités en tant qu’actrice sur la scène et hors la scène. En même temps, cela a créé beaucoup de confusion, depuis le premier jour de répétition j’ai été harcelée par le directeur de la pièce. Dans ma vie, ce n’était pas la première fois que j’étais harcelé, alors j’ai fait comme quand j’étais petite, je me suis tue. Ce qui m’a aidé à surmonter cela, c’est que j’avais obtenu le rôle, je travaillais sur ce que j’aime le plus, j’ai donc pu dépasser les moments de confusion que je traversais. La reconnaissance publique m’a aidé à continuer et à suivre mon chemin car j’étais sur la bonne voie.

Quelques mois plus tard, à partir de cette expérience, M. Abreu m’a contacté et m’a proposé un rendez-vous sur le site de la chaîne de télévision où il travaille sur sa prochaine production. Lors de notre rencontre (voir le témoignage du magazine El Sabado du journal chilien El Mercurio), je me suis sentie extrêmement autonome et sûre de moi. Je suis allée en sachant que j’étais désireuse de faire de la télévision, mais en respectant l’année de sortie de l’école. Après notre rendez-vous professionnel, le même soir, il m’emmène dans un motel et me viole, comme je l’ai déjà raconté. L’effet de cette expérience est que je me suis perdue. Toutes les choses qui ont commencé à se produire dans ma vie concernant le travail étaient extrêmement déroutantes. Lorsque, des semaines plus tard, la production m’a appelé pour le casting, je me suis sentie humilié, je ne savais pas où me situer, comment faire, l’homme qui m’avait violée il y a quelques semaines ne m’a plus reconnu, m’a ignoré, a prétendu que rien ne s’était passé. À cause de ce manque de reconnaissance, à cause de ce déni, je me suis senti niée. Je ne me sentais pas comme une actrice, j’étais comme dans une réalité parallèle. Tout ce j’avais accompli jusque là pendant mes années d’école de théâtre et qui commençait à germer est mort à ce moment-là. J’avais apprivoisé le sentiment d’être influencée par les hommes, je me détestais profondément. Il m’a fallu plus de 2 ans pour gagner confiance dans mon travail, dans comment je me projetais en tant qu’actrice, et en moins de 3 mois, tout s’est effondré.

Je détestais mon corps. J’étais déjà timide, mais maintenant j’allais plus loin vers mon intérieur, je n’avais plus envie de rien. La seule chose qui m’a sauvé était de vouloir jouer, et je l’ai fait mais en silence. Je partageais à peine avec mes camarades de classe, je voulais passer inaperçue, je voulais rester dans l’ombre, disparaître.

J’ai commencé à dissocier mon corps de mon esprit, c’est grave et invalidant chez une comédienne et cela a produit des effets évidents dans mon travail. Je ne comprenais pas bien ce qui m’arrivais, je pensais que j’avais des problèmes mentaux, que j’étais en train de faire une dépression. Mais comme personne n’était au courant de ce qui m’était arrivé à chaque fois que j’étais harcelée et l’expérience terrifiante avec M. Abreu, alors j’ai caché tout ce que je pouvais le mal que je ressentais bouillir en moi. Mais je n’étais pas consciente d’où venais ce mal-être, je pensais que c’était juste moi et la folie de l’artiste. Et j’ai réussi à prendre de l’avance, j’ai eu une des deux meilleures notes de l’examen de fin d’études de l’école de théâtre avec les félicitations du jury. Cette reconnaissance a de nouveau été une surprise, le personnage que j’avais ne disait pas un mot pendant toute la représentation, j’avais juste un monologue à la fin. Je pensais ça allait être nul, que j’allais échouer, mais encore une fois mon talent et mon sérieux en tant qu’actrice ont été confirmés. Dans ce contexte, j’ai été appelée à un casting que j’ai réussi pour la chaîne de télévision Nationale (TVN).

J’ai travaillé huit mois dans la série télévisée Aquelarre. Tout au long du tournage, je me suis demandée si ma place était là. J’ai souffert à chaque scène où je devais montrer mon corps, une fois j’ai même eu une crise d’urticaire, tout mon corps était rouge. Je ne comprenais pas pourquoi, si la seule chose que je voulais était de jouer et que j’étais censée d’en profiter. En fait, toute référence à mon corps, je ne l’acceptais pas et j’avais des réactions qui mêlaient la colère et le silence.

Je voulais partir loin, être dans un endroit où personne ne me reconnaîtrait, où personne ne découvrirait mon histoire. La réalisatrice de la série télévisée, m’a confirmé qu’elle ne renouvelait pas mon contrat. J’étais terrifiée à l’idée de passer par un casting, je ne pouvais pas le concevoir, je n’étais plus prête à prendre le risque. Mais le risque de quoi? Mes idées n’étaient pas claires, je ne pouvais pas expliquer ce qui m’arrivait, tout était très confus. C’est ainsi qu’à la fin du tournage de la série, j’ai décidé de partir un moment à l’étranger.

La première chose qui a attiré mon attention quand je suis arrivée en France était la liberté avec laquelle les femmes s’habillaient. Elles pouvaient marcher dans la rue avec des décolletés et des minijupes et aucun homme ne les dérangeaient. Dans ce contexte, j’ai été complètement séduite par les pays européens que j’ai visité. Je voulais rester ici, je me sentais libre. J’ai rencontré mon mari actuel et puis je suis venu vivre en France. J’ai travaillé pour payer mes études, j’étais financièrement indépendante et, quand j’ai appris la langue, j’ai essayé de reprendre le théâtre, mais je n’ai pas pu, quelque chose en moi m’a fait le détester. Quelque chose en moi me faisait me sentir sale, petite, bâtarde, abjecte. J’ai commencé à avoir des crises de panique, j’ai commencé à abuser verbalement de mon partenaire, j’ai commencé à boire, j’ai traversé une période d’autodestruction avec de l’alcool. Je n’ai jamais compris pourquoi. J’étais à l’étranger, mais je voulais être au Chili. Je voulais recommencer à jouer, j’en avais besoin, mais je ne pouvais pas exprimer mon mal-être. Tout était silence en moi.

Mon souhait était tellement grand de revenir à la scène et j’étais tellement perdue qu’entre 2002 et 2004 (je ne me souviens pas exactement de l’année), je me suis séparé de mon partenaire en France et je suis retournée au Chili. M. Abreu était directeur de séries dramatiques à la chaîne TV13. Je suis allée le voir avec l’espoir qu’il se souviendrait de moi, je voulais lui demander du travail. Je pense que de façon inconsciente, je voulais réparer quelque chose.

Je lui demande un rendez-vous, je viens et il y a une actrice dans le hall devant le bureau du directeur, qui devant sa secrétaire et d’autres personnes, dit : « pour travailler avec M. Abreu il faut juste lui faire une pipe et ça y est ! Tu as un rôle. »

Cette phrase, juste avant d’aller le voir m’a détruite, en moins d’une seconde j’ai réalisé que ce qui m’était arrivée avait été voulu, j’avais été un objet pour cet homme. Il m’avait dénigrée, m’avait refusé la possibilité d’exister en tant qu’actrice. Il avait eu son plaisir éphémère à travers mon corps et cela m’avait brisé à l’intérieur, en tant que professionnelle, en tant que personne. Une fois devant lui à son bureau, je n’ai aucun souvenir de ce que j’ai dit, je pense que je l’ai regardé et je suis restée silencieuse, j’ai peut-être dit : « Ça va ? »

Je lui ai dit que j’étais à l’étranger et je suis partie. À ce jour, je ne me souviens pas bien de notre conversation, j’étais sous le choc. Mais je me souviens d’avoir eu le sentiment d’être la femme la plus stupide du monde, l’idiote d’occasion, que tout le monde peut maltraiter, j’avais envie de me déshabiller dans la rue et de crier: Allez, me voici, faites ce que vous voulez, je ne suis personne, je n’existe pas !

Comédienne et médiatrice culturelle, 43 ans ( 21 ans au moment des faits).