Joseph

5 ans que ça s’est passé, 5 ans que, régulièrement, je ressasse ce qui s’est passé, 5 ans que j’essaie d’enlever cette culpabilité qui me colle à la peau.

Lorsque j’ai décidé de partir en Inde voyager seule, j’ai senti beaucoup d’inquiétude dans mon entourage. Celle-ci provenait principalement, qu’en tant que jeune femme, j’allais dans un pays où les conditions de ces dernières sont déplorables. On me parlait de harcèlements, d’agressions sexuelles… J’étais au courant de tout ça mais je voulais découvrir ce pays depuis mon plus jeune âge. Je désirais montrer que j’étais indépendante, que j’avais une envie de prendre du temps, seule, d’apprendre à mieux me connaître. Tout cela peut paraître bien naïf, ça l’est sûrement un peu mais c’est ce que je ressentais.

En février 2015, je suis donc arrivée dans l’État du Kérala dans le Sud de l’Inde. Un État qui est vu comme le plus sécurisé d’Inde et en avance sur beaucoup de questions sociétales.

J’ai commencé par deux semaines de travail dans une ferme, en campagne reculée de Calicut.
Avant d’y arriver, j’ai du prendre plusieurs bus et trains. Dans l’un d’eux, j’ai rencontré Joseph. Je me souviens très bien de son visage très doux, un cinquantenaire sans doute. Je vois qu’il a une alliance au doigt et ça me rassure. Il parle parfaitement anglais donc il est facile de converser. Le fonctionnement des trains est très différent de la France. Il propose donc de m’accompagner au prochain train. Son aide est précieuse et sa présence agréable. Il est pharmacien et taxi pour compléter son salaire, m’expliquera t-il. Il est passionné d’histoire. Il me donne sa carte de travail et m’invite à le contacter si je repasse dans les environs. Il pourra me faire visiter me dit-il. Il me met en garde en me disant de me méfier des homme indiens qui essaieront de m’arnaquer. Après l’avoir quitté, je me suis dis que c’était une belle rencontre, qu’il était gentil.

Après deux semaines magnifiques en pleine nature, je quitte la ferme pour commencer à visiter les environs. Je me dis que j’irai bien visiter Calicut et que ça pourrait être agréable d’être avec quelqu’un qui connaît bien la ville. Je contacte donc Joseph en espérant ne pas faire une bêtise.

Il vient me chercher en voiture à la sortie du bus. C’est à ce moment-là que je me suis mise toute seule dans la gueule du loup. C’est ce que j’ai ressenti pendant longtemps, plus maintenant, j’ai arrêté de me blâmer. Pendant une heure, on est dans sa voiture, dans une zone montagneuse et déserte. On croisera très peu de monde. Il est très étrange et me fait peur. Il n’est pas comme la dernière fois. Je me demande ce que je fais là. Il passe son temps à me demander si je ne suis pas effrayée d’être juste avec lui. Il me montre des vidéos de décapitation. J’essaie de changer de sujet mais il me ramène toujours à ces vidéos en insistant pour que je regarde. Il continue en me demandant si ça me fait peur. J’essaie de garder la face et lui dis que non mais je passe l’heure la plus longue de ma vie. J’ai envie de m’enfuir. A chaque fois qu’il entend ma réponse, il éclate de rire et me tape la cuisse. Je suis littéralement glacée mais ne dis rien.
A un moment on s’arrête près d’une falaise, la vue y est imprenable mais je n’arrive pas à profiter. Il insiste pour me prendre en photo, me demande de reculer un peu. Je suis proche du bord mais je n’ose pas le contredire. J’essaie de faire attention quand même. Il éclate de rire et me tape la cuisse en me disant que j’ai peur. En effet, j’ai jamais eu aussi peur d’être en présence de quelqu’un.

Je me rassure en me disant que arrivée à Calicut, je pourrai prendre un bus et partir loin. Mais arrivée en ville, il me dépose dans un hôtel et veut rester avec moi. Je n’arrive pas à m’échapper. Après plusieurs heures, j’arrive à lui faire comprendre que j’ai envie d’être seule. Je planifie de partir cette nuit et ne lui en dis rien. Il a prévu de venir me chercher le matin pour me faire visiter la ville. Le soir, j’essaie de me dire que partir en pleine nuit n’est sûrement pas la meilleure solution. Je décide d’attendre au petit matin avant qu’il n’arrive. Je passe une nuit horrible, je n’arrive pas à dormir. J’ai l’impression d’être enfermée. Je suis complètement tétanisée et n’arrive pas à partir. Je me sens terriblement stupide ! J’ai l’impression d’avoir laissé se passer cette situation sans rien faire. Il m’a fallu du temps avant de comprendre que j’étais littéralement paralysée à ce moment-là.

Le lendemain, il me fait visiter la ville, tout en me touchant les cuisses régulièrement, dès qu’il rit. Comme hier, je ne sais pas comment réagir donc ne fais et ne dis rien. La journée se poursuit puis précipitamment, il me dit qu’il faut qu’il rentre chez lui, que sa belle-mère est malade. Il me dépose dans le centre-ville, c’est la fin d’après-midi. On est dans sa voiture, il me dit qu’il a passé deux jours précieux. Il commence à me serrer la cuisse et à remonter vers mon sexe, je sens ses doigts au niveau de l’aine. J’ai les larmes aux yeux mais tente de les retenir. Je lui enlève sa main et ouvre la porte pour partir. Il me dit qu’il espère me revoir. Je ne lui dis pas que je ne souhaite plus jamais avoir à faire à lui.

Après son départ, je m’autorise à pleurer. Je passe de longues minutes, complètement sonnée en pensant à ces deux derniers jours. Je ne veux pas rester une seconde de plus dans cette ville. Je me sens terriblement seule. J’ai envie de rentrer en France mais je n’ai pas envie de devoir expliquer ce qui s’est passé. Je me sens fragilisée.
Même s’il est tard, je prends finalement un bus pour Allepey, un petit coin de paradis où je rencontrerai de belles personnes. Ça me donnera du baume au cœur et je déciderai de poursuivre mon voyage.

Pendant des années et encore aujourd’hui je repense à ce qui s’est passé, aux violences masculines que j’ai subi tout au long de ma vie. Je me souviens avoir 11-12 ans et rentrer du collège avec une copine. Un camion passe, on se fait klaxonner et siffler. En tant qu’enfant, ça m’avait interpellé mais je n’avais pas conscience que j’évoluais dans un monde d’hommes et que j’allais me le prendre dans la gueule de plus en plus.
Pendant des années, j’ai pensé que ça ne servait à rien de parler de ce qui m’était arrivé, que ce n’était pas grave par rapport à ce qu’avaient vécu certaines femmes, des copines, des collègues. Je l’ai donc tue mais je suis passée par des moments de colères extrêmes vis-à-vis des hommes. J’avais envie de me battre, physiquement, de taper chaque mec qui me touchait les fesses, qui m’insultait, qui m’arrosait de bières en rigolant et en m’insultant une fois de plus.
L’engagement féministe, le militantisme et la lecture m’ont fait un bien fou. Je ne me sentais plus seule, je comprenais qu’il fallait que je me déleste de cette culpabilité.

Médiatrice culturelle, 31 ans (26 ans au moment des faits).