Je suis le genre de personne engagée.

Je suis le genre de personne engagée, militante, notamment pour les droits des femmes. Je suis beaucoup l’actualité et notamment celle du collectif « Nous toutes ». Comme beaucoup d’entre vous j’ai été victime de harcèlement sexuel avant que ça s’appelle comme ça. Bien sûr il faut prendre conscience de l’importance de mettre des mots sur des actes.
Plus jeune, je me souviens avoir été flattée qu’on me siffle ou qu’on me dise que j’étais « bonne ». Je n’ai pas été éduquée aux relations filles/garçons et à la protection de soi. J’ai été éduquée pour me protéger des gens bizarres, des gens dont on se méfie car potentiellement ils peuvent nous faire du mal. La réalité en est tout autre. C’est en tolérant les actes, les gestes et les paroles des gens dont nous sommes proches que nous nous perdons.
Pour moi ça a commencé par le fait d’accepter d’être identifiée par rapport à mon corps, j’étais « machine aux gros seins », pour tout le monde. Mes potes comme les étrangers. À partir de là, j’ai considéré que mon identité était celle-là : blonde, yeux bleus, forte poitrine. De ce que j’entendais des clichés de beauté, je rentrais, sans le vouloir, dans pas mal de fantasmes. Je me suis donc construite uniquement par le prisme de mon corps. Revendiquant mon physique comme l’atout numéro un de ma personnalité. Pensant, à tort que ma seule chance d’être aimée en retour par un homme serait pour cette raison. Évidemment ce raisonnement ne fonctionne pas, puisqu’il n’est pas basé sur l’esprit. Je n’arrivais donc pas à me faire aimer mais juste à me faire baiser. Toujours dans l’attente d’un petit dej’ le lendemain qui n’est jamais arrivé. Ce manque de considération de moi même m’a fortement détruit.
Et puis le temps a fait que j’ai compris certaines blessures. Le temps a fait que la culpabilité de se sentir comme une « Marie couche toi là » qui ne sera jamais appréciée pour plus que pour son physique est partie. Le temps a fait que j’ai rencontré des personnes qui m’ont aidé de différentes façons. À commencer par D. le premier homme de ma vie qui, au moment d’éjaculer n’a pas réussi et m’a confié que c’est parce que je l’intimidais. Bien sûr j’avais déjà été confronté à des pannes d’érections. Mais mes partenaires m’avaient toujours fait sentir que c’était en quelque sorte ma faute, je ne devais pas être assez bien pour eux.
Voilà ce que je ressentais en permanence, ce sentiment d’infériorité.
Je pensais que tout cela était derrière moi maintenant, j’ai réussi à me construire réellement et pleinement grâce à mon entourage et à mes nouvelles rencontres. Je vis en couple depuis plusieurs années de manière épanouie sur tous les plans. Et puis récemment « Nous toutes » a sorti une campagne sur ce qui est considéré comme un viol. Et en lisant les différents propos j’ai eu des flashs, flashs d’il y a longtemps mais flashs. « Si vous avez dit non et qu’il a insisté etc. c’est un viol » « S’il vous a fait l’amour dans votre sommeil. C’est un viol » etc.
Je suis incapable de décrire mon état d’esprit par rapport à cette réalité, par rapport à ce moment où je me suis dit « Wow, en fait, dans certains cas de ma vie sexuelle c’étaient des viols ». On voit cet acte comme quelque chose qui ne nous touche pas, parce que ce n’est pas arrivé dans la rue par un inconnu, parce que ce n’est pas cousin Arnaud qui a testé le sexe sur toi quand tu étais enfant.
Ça parait loin. Même à l’heure actuelle, il est difficile pour moi de me dire je me suis fait violée. Parce que déjà je ne m’en suis pas rendue compte, parce que l’homme qui m’a fait ça m’a dit que c’était complètement normal. Et je l’aimais bien, il n’apparaissait donc pas comme les méchants psychopathes violeurs d’enfants que me décrivait ma mère.
Mais pourtant c’est un fait. Un fait que j’essaye de minimiser. Je ne sais pas pourquoi je m’invente une espèce d’échelle du viol du pire au moins pire. Par rapport aux autres filles que je connais qui ont été abusées. En me disant que moi ça va je suis en bas de l’échelle. Et je pense que c’est le problème de nombreuses victimes. Outre le fait que la société a fait des femmes des êtres qui s’effacent. Je pense que nous nous disons, « allez ma grande, te plains pas y’a pire ailleurs ». Ce qui est vrai en soit ! Mais en se taisant on n’est pas solidaire des autres victimes qui cherchent elles aussi à être en bas de l’échelle des souffrances par rapport aux autres.

Responsable du service culture et sport d’une commune, 29 ans (14 à 24 ans au moment des faits).